AMOUR ET ARABESQUES : LA DÉBÂCLE DES BARMÉCIDES (AL BARAMIKA)

AMOUR ET ARABESQUES : LA DÉBÂCLE DES BARMÉCIDES (AL BARAMIKA)

 

Les Barmécides sont les membres d’une famille de la noblesse persane, originaire de Balkh en Bactriane (au nord de l’Afghanistan). Cette famille de bouddhistes devenue zoroastrienne puis musulmane, a fourni de nombreux vizirs aux califes abbassides. Ils avaient acquis une réputation de mécènes et étaient considérés comme les principaux instigateurs de la brillante culture qui se développa ensuite à Bagdad. Mais…

Nommé vizir dès l’avènement de Haroun-Er Rachid, Yahya Al Barmaki exerça à la fois les fonctions de conseiller du souverain, de chef de l’administration et de gestionnaire général de l’Empire. Il était, après le calife, le premier homme de l’État Abbasside.
Pendant 17 ans, Yahya Al Barmaki constitua avec ses deux fils, Al Fadl et Jafar (que l’on connaît dans les mille et une nuits), une véritable dynastie Barmkide. Les palais qui reflétaient leur puissance, frappaient les yeux par leur grandeur et leur renommée traversait les frontières. Toutes les branches de l’administration impériale étaient occupées par leurs enfants. Ils ne souffraient point que l’on partageât avec eux les dignités de vizir, de secrétaire, de commandant, de chambellan ou de toute autre grande place de plume ou d’épée.

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Voici l’Histoire inouïe de Jafar, le plus illustres des Barmécides….

On raconte que dans le palais de Haroun Er Rachid, se trouvaient vingt-cinq grands dignitaires militaires ou civils, qui tous, étaient les fils de Yahya et que ces derniers, écartaient quiconque souhaitait accédait à un quelconque emploi.

Les Barmécides affichaient un pouvoir sans limite. Devant eux, s’inclinaient toutes les têtes et sur eux, reposaient toutes les espérances. Les sultans et princes de contrées lointaines leur envoyaient de magnifiques présents et les revenus de l’empire, coulaient à flots dans leurs trésors personnels pour attirer leur faveur et leur bienveillance.

Ils financèrent les chefs de la famille régnante, les enchaînant ainsi par leurs bienfaits. Ils enrichirent des hommes issus des plus illustres familles qui étaient alors dans le besoin et rendirent la liberté à ceux qui étaient dans les fers. Ils finirent par obtenir plus d’éloges que le Calife lui-même. Tout ceci finit par agacer les amis intimes de Haroun Er-Rachid qui éveillèrent en lui un sentiment de jalousie et de mécontentement en raison de l’espèce de tutelle à laquelle il se trouva réduit. Blessé dans son amour-propre qui donna naissance à un désir de vengeance.

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Yahya, devenu vieux et fatigué, voulut transmettre sa charge, comme il était coutume de faire, à son fils Al Fadl. Mais Haroun Er Rachid lui préféra Jafar, qu’il nomma grand Vizir pour succéder à Yahya.

Jafar était fort bel homme, doté d’une éloquence (fassaha) et d’une érudition hors du commun. Il entreprit d’introduire la science grecque à Bagdad, attirant des savants de l’académie de Gundishapur pour l’aider à traduire les œuvres en arabe. Il fut également crédité d’avoir convaincu le Calife d’ouvrir une papeterie à Bagdad. Le secret de la fabrication du papier y fut révélé par des artisans chinois, prisonniers lors de la bataille de Talas en 751.

Haroun Er Rachid appréciait beaucoup la compagnie de Jafar avec qui il passait le plus clair de son temps. En même temps le Calife, avait une sœur qui s’appelait Abbassa, très belle et très cultivée, dont il adorait la compagnie également. Mais les règles de bienséance n’autorisaient pas la présence de la princesse Abbassa en compagnie de quelque autre personne qui ne soit pas son frère ou mari. Confinée au Harem, elle ne pouvait assister aux joutes poétiques et philosophiques du Calife avec Jafar, que cachée derrière un grand Moucharabieh, situé en hauteur de la salle du trône.

Un jour, alors que le Calife était avec son ami Jafar, ce dernier se lança dans une tirade avec l’espoir de voir le Calife lui rendre la pareille… Ce dernier transporté dans ses rêves et par la beauté des poèmes de son ami…ne trouva pas les mots pour répondre. Alors Abbassa, dans un élan naturel et oubliant les règles de bienséance, se lança dans une ode poétique qui émerveilla les deux hommes. Haroun remercia sa sœur sans pour autant l’autoriser à les rejoindre. Quelques jours plus tard, Jafar vint voir son ami le calife et lui dit qu’il avait été subjugué par la beauté des vers d’Abbassa, Haroun en fut très flatté et dans son élan, Jafar osa demander au Calife la main de sa sœur. Haroun Er Rachid, d’abord surpris par la demande inattendue de Jafar, fut offusqué par tant de hardiesse et demanda à son ami de le laisser réfléchir quelques temps. Haroun Er Rachid ne voulant pas les perdre et tenant absolument à les garder auprès de lui, revint voir son ami et lui dit : «Jafar, si tu n’étais pas mon ami le plus cher, je t’aurais tranché la tête pour avoir osé me demander la main de ma sœur Abbassa. Toutefois, j’accède à ta demande de mariage, à la condition unique que tu me jures sur le Saint Coran que jamais, tu ne consommera ton mariage». Bouleversé par la réponse du Calife, Jafar finit par accepter car il ne pouvait se dédire sans risquer de provoquer la colère du Souverain.

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Ainsi pendant des mois, les trois compagnons se retrouvaient à “jouter”, chanter, danser aux rythmes d’Ishaq Al Mawssili, premier chantre de l’empire et de son orchestre de musiciens, dont le célèbre Ziryab.

Un jour Haroun Er Rachid, décida de partir à la Mecque sans son ami ni sa sœur. A l’époque le voyage vers les lieux saints duraient plusieurs mois. Jafar et Abbassa ne tenant plus à la séparation de corps et étant fous amoureux l’un de l’autre, décidèrent de consommer leur mariage, à l’insu du Calife. Abbassa fit appel à un eunuque du palais et envoya un message à Jafar, lui demandant de la retrouver dans la maison d’un traducteur perse. Ce qui fut fait. Les amoureux prenant goût à leur nouvelle situation continuèrent à se voir secrètement, au même endroit jusqu’au retour du Calife de la Mecque.

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Les trois amis s’étant à nouveau retrouvés, continuèrent leurs soirées en toute insouciance, jusqu’au jour où Abbassa ressentit des douleurs au ventre. Informé par les eunuques du harem, Haroun Er Rachid diligenta Al Hakima, la femme médecin du Harem, qui après avoir ausculté Abbasssa, revint en courant voir le Calife pour lui annoncer que sa sœur était enceinte.
Haroun préféra reporter à plus tard la décision à prendre. Ne laissant rien transparaître de ses intentions, il donna même l’impression d’avoir oublié l’affront et continua ses joutes poétiques et soirées de beuveries avec son ami Jafar, mais sans la compagnie d’Abbassa, cloîtrée dans le Harem.

Quelque temps après, Abbassa donna naissance à un fils. C’est alors que sonna l’heure de la vengeance.

Un soir que le calife était seul, il appela son principal eunuque Marzouk et lui dit : «Marzouk, va et ne reviens que quand tu m’auras rapporté la tête de Jafar Al Barmaki». Marzouk pensait que le Calife, sous l’emprise du vin, lui avait simplement intimé l’ordre d’appeler Jafar. Marzouk partit donc chez Jafar en son palais et lui rapporta l’ordre de son maître. Jafar se méfiant de Marzouk et comprenant que l’heure de la terrible vengeance avait sonné, dit à l’eunuque, qu’effectivement le Calife voulait juste le voir et repartit avec lui.

En son for intérieur, Jafar espérait retourner la situation en sa faveur devant le Calife. Une fois arrivés au palais impérial, Haroun Er Rachid, en colère, ne laissant pas à Jafar le temps d’exprimer la moindre parole, interpela Marzouk : «Espèce de chien galeux, je t’ai demandé de me ramener la tête de Jafar et non, que tu me le ramènes tout entier…». Marzouk comprit alors sa méprise et d’un geste ferme et brutal saisit son long sabre, et d’un seul coup fit rouler la tête de Jafar sur le tapis impérial.

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Le calife prit alors la situation en main, s’appuyant sur ses mawali (musulmans non arabes) et ses eunuques. Il fit assassiner tous les Baramika, les adultes autant que les enfants, les femmes et les vieillards. Il fit torturer et jeter dans un cachot son précepteur adoré et ancien Grand Vizir, Yahya Al Barmaki, père de Jafar.

Abbassa fut bannie du Harem et mourut dans le dénuement et la misère, après qu’on lui tua son fils ; afin que le sang des Abbassides ne fut jamais mélangé avec celui des Baramika. Ceci arriva en 803 de notre ère, au cours de ces terribles journées qu’on appela La débâcle des Baramika”Depuis lors le règne de Haroun Er Rachid fut émaillé de troubles dans les diverses provinces de l’empire et il prétendit faire face à d’innombrables insurrections. C’est justement pour faire face à l’une d’entre elles, qu’il marcha en 808, malgré sa mauvaise santé, contre les rebelles du Khorasan, à la tête d’une importante armée irakienne. Mais son état de santé empirant, il s’arrêta à Tus (novembre 808). Le 24 mars 809, le Calife Haroun Er-Rachi mourut à l’âge de 43 ans.

La guerre de succession qui suivit la mort du calife et opposa ses deux fils, al-Amîn et al-Ma‘mûn, entérina l’émiettement du territoire impérial et l’éclatement du pouvoir. Les causes de cette quatrième « fitna » ou « guerre civile » de l’histoire de l’Islam, sont multiples :

Outre l’inimitié qui sépare les deux frères, c’est aussi le statut de leurs mères respectives qui entra en jeu. La mère de l’aîné, Al Maamoun étant une esclave alors qu’Al Amîn était le fils de Zubayda, une princesse abbasside.

L’homme Haroun Er Rachid est très controversé. Personnage déformé par la légende des Mille et une nuit, il y est tour à tour présenté comme l’un des plus grands Califes ou l’un des plus incompétents, responsable de surcroît de la dislocation de l’Empire. Quoi qu’il en soit, son règne marqua la civilisation musulmane. Bagdad était alors le centre politique et économique du monde, baignant dans l’art, la culture et la pensée.

Le prestige de l’Empire est tel que le nom de Haroun Er Rachid est à ce jour, évoqué dans le monde entier. Ceci favorisa la construction du mythe de l’âge d’or, désignant ici les premiers temps de l’Empire abbasside, représentant l’idéal d’un Califat puissant, uni et harmonieux.

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