Ce corps que les marocains ont appris à craindre et à détester

Abdelillah Jorio, 55 ans, professeur à Rabat, nous explique pourquoi le rapport au corps a changé dans notre société marocaine. Témoignage.

“Petits, nos mères ne cessaient de nous dire qu’il ne fallait jamais frapper un visage, que ce dernier était aussi sacré qu’un exemplaire du Coran. En s’armant de ce vieux dicton, elles ont su mettre un terme a nos débordements mais aussi à certains comportements qui auraient pu s’avérer durs et cruels. Dans le même registre, nous avons eu droit à l’expression “wahaq bzizila“ ou encore au célèbre “hram alik » qui à ce jour, culpabilisent et attendrissent encore l’âme. Mais que nous est-il donc arrivé pour oser blasphémer ce corps sacré ? Ce corps dont plus personne n’ose parler en famille ? Cet illustre inconnu qui représentait le souvenir adulé et béni du corps de la mère ? Oui, ce même corps, parfois battu sous les regards de ses propres enfants, au vu et au su de tout son voisinage, ce corps qui se tord de désir et d’amour dans l’obscurité des pièces étroites tandis que ses enfants se bouchent les oreilles pour ne pas l’entendre gémir de plaisir, ce corps que les marocains ont appris à craindre et à détester alors qu’en Europe, ils le vénèrent à travers leurs musées, leurs galeries, leurs défilés, leurs statues, la danse et les salles de sport ? Chez eux le corps est le reflet d’un art de vivre tandis que chez nous, il est devenu un défouloir, un canal pour refouler toute sortes de frustrations subies. Autrement dit, un corps expiatoire, un corps à mutiler, sur lequel on va déverser notre haine à travers la violence, le viol et le laisser-aller. De plus en plus de mariages se soldent par des divorces, de plus en plus d’enfants abandonnés et de nourrissons tués démontrent que notre sexualité est restée à l’état rudimentaire. D’ailleurs, ne nous est-il pas difficile d’entendre nos femmes nous juger ou juger leurs partenaires ! Et que savons-nous à propos de l’art de la séduction ? Savons nous désirer une femme ? Savons-nous conquérir son corps et lui faire tourner la tête ? Face à notre ignorance, ce corps fantasmagorisé, qu’il soit masculin ou féminin, savons-nous le dessiner ? Le chanter ? Le poétiser ? Sommes-nous capables de détecter son mouvement pour en deviner qu’il enveloppe une personne heureuse, détendue, gênée ou stressée ?

Mais revenons donc à ce corps sacré. Quelle est la place du père ? Ne doit-il pas être le premier à vénérer le corps de sa fille ? Combien sont-ils à avoir le courage de les complimenter sans que cela ne soit mal interprété ? Combien osent-ils exprimer leurs sentiments d’amour et de fierté ? Combien ont-ils demandé à leurs futurs gendres de prendre soin du corps de leurs filles ? Combien sont-ils à pouvoir marcher avec elles, habillées comme elles veulent, dans la rue où à la plage ? Combien sont-ils à les encourager à pratiquer de la danse et enfin combien sont-ils à leur faire sentir qu’elles sont belles et que le corps est un don de Dieu dont elles doivent se sentir fières? Il n’y a pas si longtemps que ça, n’était-ce pas le rôle du père de devoir initier sa fille au monde des hommes ? N’est-ce pas lui qui l’emmenait avec lui au stade ou au café ? Qui payait le billet du cinéma et fermait les yeux quand elle allait danser dans une surprise party ? Un père qui connaissait les noms de toutes ses copines et de leurs parents aussi. Un père qui savait les trajets qu’elle allait emprunter, de même qu’il savait où il allait pouvoir la débusquer entrain d’embrasser son amoureux.

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Lequel amoureux était sans aucun doute, discret, bien-élevé, tendre, courageux et surtout différent… Différent de ses deux grands amours : son Père et son Frère. Cet amoureux savait imposer aux autres garçons de respecter sa copine de même qu’il a su mériter l’amitié de son frère dont le devoir était de protéger sa sœur. D’ailleurs qui d’autre que la fille pouvait donner le feu vert lorsqu’il s agissait de mettre son corps en feu ? Ceci, Mais ceci c’était avant, c’était l‘époque des pères fiers de leurs filles fières“

Le Rapt des femmes

On marche dans la rue
On cache un morceau de vie
On joue a l’inconnue
Celle qui se défend de sourire à un enfant
Celle qui marche en se bouchant même les oeilles
Qui secoue la tête pour ne pas croire ce qu’elle entend
Et qui compte ses côtes car un coutelas lui tâte le dos
Elles marchent dans la rue
Se cachent de la vie
Qu’elles aient douze ou quarante
Qu’elle soit mère… ou malade
Aucun homme ne la défend
Ils sont préoccupés par ce qu’ils vont filmer
Par ce qu’on va raconter
Ils ont peur
Peur de ne pouvoir redevenir des hommes.
Elle marche dans la rue
On la trainera de force en bas d’un immeuble
Elle se cache dans la vie
Dans la rue….la police ne bat pas des hommes
Les gens ont soif de viols
Nos filles expient…paient le prix
De nos joies malades..de notre système qui fâche
Notre pays où nous sommes devenus tous des lâches

Abdlillah Jorio

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