David Bowie, poète fin de siècle

«Je suis plutôt de la vieille école»

Au lendemain de l’attribution du prix Nobel de littérature 2016 à Bob Dylan, certains ont paru s’étonner de ce qu’un chanteur à succès puisse appartenir au monde des Lettres. L’idée n’est pourtant pas nouvelle. Si l’académie suédoise a justement rappelé que la poésie grecque antique était chantée, c’est toujours le cas de la poésie arabe, voire marocaine. Il n’est qu’à penser aux grandes qasaid comme La Burda, ou au melhoun. Le répertoire de la ‘aita a été étudié et commenté par Fatema Mernissi, qui y a trouvé des trésors. Ce que ne désavoueront pas Nass El Ghiwan et Jil Jilala. La Beat Generation des années 1960, pour qui révolutionner les arts signifiait – aussi – revenir à leurs origines, savait invoquer les poèmes du Français François Villon (1431-1463). Témoin attentif du mouvement, David Bowie confirme l’importance du phénomène d’un pop art très écrit.

Un travail souterrain à l’underground

Ce qui explique sans doute le peu de commentaires faits en dehors des cercles des fans radicaux, est que le Thin White Duke a longtemps maintenu en arrière-plan cette dimension littéraire de son travail. Il revendiquait, pour ses textes, de s’inspirer de la rue, des « vraies gens », admirant Lou Reed, l’un de ses contemporains dans cette démarche.

Mais, en 1973, le journaliste Craig Copetas publie dans le magazine Rolling Stone l’étonnant dialogue entre un David Bowie de 27 ans, qui vient d’accéder à la gloire avec Ziggy Stardust, et un William S. Burroughs de 60, déjà auteur reconnu. Lorsque celui-ci souligne que les paroles de Eight Line Poem lui évoquent irrésistiblement The Waste Land, de T.S. Elliot, Bowie nie l’avoir lu. Complice, Burroughs rit de la dénégation. C’est que le rockeur vient d’expliquer qu’issu « de la classe ouvrière », il a « fréquenté une école bourgeoise » – d’art –, et qu’il a gardé le meilleur des deux. Impossible qu’il n’ait pas lu Elliot. C’est une blague.

D’ailleurs, la rencontre avec Burroughs a laissé une marque importante. En fait, l’auteur-compositeur-interprète s’inspirait déjà de la technique du cut-up, chère au pape de la Beat Generation (et à Bob Dylan). Et Jon Savage, du Guardian, rappelait en 2013 combien David Bowie, en puisant dans l’œuvre de ‘Big Bill’, a trouvé de quoi anticiper et même annoncer le passage du style Glam rock aux Soul boys, puis au punk et même, en 1980, au néo-romantisme.

Les performances d’un humaniste

Bowie a multiplié les avatars : le Diamond Dog, Alladin Sane, le dandy berlinois… jusqu’à ce dérangeant prêcheur de Blackstar, l’extraterrestre prisonnier de la Terre. En 1995, en interview pour la promotion de son 1.Outside, il affirmait avoir voulu produire un journal « very fin de siècle » (en français dans le texte, s’il vous plaît), baudelairien, espérait-il.

Dès que son personnage, devenu à la mode, suscitait des imitateurs, l’artiste en changeait, comme de chemise, déroutant ses fans, mais lançant, du coup, une nouvelle mode… On peut lire tous ces masques, qui nous disaient chacun un peu de lui – de l’astronaute Major Tom s’égarant dans le vide sidéral, au clown triste, sermonné par sa maman, dans Ashes to Ashes, comme les protagonistes du long poème intitulé David Bowie et inspiré de la vie de M. David Jones, au tournant des XXe et XXIe siècles.

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« Écrire une chanson n’est pas suffisant… Une chanson doit avoir un personnage, une forme, un corps et influencer les gens à un tel point qu’ils l’utilisent pour leurs propres mécanismes. Ça doit les affecter non pas comme une simple chanson, mais comme un style de vie » affirmait notre auteur à Burroughs, en ’73. À chaque style, donc, sa chanson, et son personnage, une façon d’être. Un état, un moment de la vie du poète.

La star appliquera ce principe encore 43 ans. Voilà qui n’est pas anodin. C’est la démarche soutenue d’une longue écriture à coup de performances successives. On y trouvera sans doute les errements d’une génération, mais aussi les explorations d’une intériorité, avec ses lumières et ses lunes noires, ses succès comme ses effondrements, qui peuvent parler à chacun, par-delà les époques et les frontières. Un très honnête humanisme, en somme, sans engagement politique direct, mais au pacifisme marqué en 2013 avec I’d Rather Be High — reprise dans une campagne de la marque Vuitton, la même année. Il y est question d’un soldat anglais, au Caire, qui ne veut pas « porter les armes contre ces hommes dans les sables ».

Une mise en abime vertigineuse

Enfin, on pourra longuement s’étonner de sa dernière mise en abime : le clip de Lazarus nous le présente sur un inquiétant lit d’hôpital, chantant « Regardez, je suis au paradis ». Le cancer ayant emporté David Robert Jones trois jours après la sortie de l’album, on ne peut que remarquer que David Bowie a tourné ces images alors qu’il était déjà en train de suivre un traitement médical, lourd. Après The Stars (Are Out Tonight), de 2013, le poète aurait voulu nous mettre à nouveau en garde contre les risques du fanatisme du (Black) Star system, qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

La question reste ouverte, et à chacun de lire le poème comme il le voudra, puisque, disait, en 1973, l’artiste aux identités multiples : « Je suis plutôt de la vieille école, celle qui dit que lorsqu’un artiste créé son œuvre, elle ne lui appartient plus… »

par Murtada Calamy, écrivain et chroniqueur

 Le 21 octobre est paru The Lazarus The Cast Album (Sony), incluant quelques inédits posthumes, au moment de l’arrivée de la comédie musicale Lazarus au King Cross Theatre de Londres, à l’affiche jusqu’au 22 janvier 2017.

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