DE L’ORIGINE DES LANGUES PARLÉES AU MAROC… A LA DARIJA

DE L’ORIGINE DES LANGUES PARLÉES AU MAROC... A LA DARIJA

Depuis quelques jours et avec la rentrée scolaire paraissent dans les réseaux sociaux des pages indiquant l’utilisation dans les manuels scolaires d’arabe, des mots et des phrases venant de la Darija, langue vernaculaire mélangeant l’arabe et le berbère et utilisée dans le langage courant au Maroc.

Une vague d’indignation est entrain de grossir face à ce qui est considéré par beaucoup comme étant un «crime de lèse-langue arabe». Ils n’ont pas tort, mais ils n’ont pas forcément raison. Moi-même, qui aime les langues, arabe et française, je trouvais cela inutile et déstabilisant pour les élèves, de la part des pédagogues. Toutefois, je me suis documenté sur les langues parlées et leur façon d’être enseignées aux élèves dans les écoles primaires principalement.

Petit rappel historique …

On ne peut pas comprendre les problématiques liées aux langues parlées par les peuples si on ne comprend pas comment ces peuples se sont formés, comment ils se sont amalgamés et brassés avec d’autres peuples et d’autres cultures pour finalement former des nations à parts entières.

Les langues ne sont souvent que les résultantes de ces brassages, aussi divers, heureux ou malheureux soient-ils… Au Maroc et depuis plusieurs siècles, coexistent trois langues avec différents statuts et utilisations. À la base le berbère était la langue dominante jusqu’à l’arrivée des arabes. Le Romain et le latin ont été très peu usités, du fait de la faible présence et pénétration de la civilisation romaine dans le pays, se contentant de quelques centres de commandement. Les Rois Numides malgré leur proximité avec l’empire romain n’encourageront pas l’apprentissage de ces langues, qui étaient l’apanage des classes aisées et des patriciens.

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L’arabe langue de la nouvelle religion qu’est l’islam ne s’imposa pas tout de suite.

Les conquérants arabes, fort peu nombreux par rapport aux populations autochtones d’Afrique du Nord eurent recours à des traducteurs ramenés de Libye et d’Egypte où ils sont restés fort longtemps avant de continuer leur périple vers l’Ouest. Plus tard les brassages et les multiples migrations ont fait le reste et l’arabe pénétra un peu partout dans la région.

En Afrique du Nord, les peuples parlent diverses langues berbères.

Ces langues berbères sont un groupe de langues afro-asiatiques, de la famille chamito-sémitique, parlé par environ 45 millions de locuteurs en Afrique du Nord et au Sahara, du Maroc à l’Égypte, en passant par l’Algérie, la Tunisie, le Niger et le Mali. Il existe de nombreuses langues berbères : chleuh, tamazight du Maroc central, rifain, kabyle, chenoui, chaoui, touareg, zenaga, mozabite, siwi… Le berbère ou tamazight possède son propre système d’écriture, que les Touaregs ont conservé : le tifinagh.

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Tifinagh et gravures. Photo H. Claudot-Hawad

Trois principales variétés du berbère sont parlées au Maroc :

  • le chleuh, par près de 8 millions de locuteurs, principalement dans le Haut Atlas, l’Anti-Atlas, le Souss et le Nord du Sahara ainsi que dans les grandes villes comme Casablanca, Marrakech et Rabat : c’est la variante berbère qui prédomine;
  • le tamazight (ou tamazight du Maroc central ; autrefois beraber), par 4 à 5 millions de personnes, principalement dans le Haut et le Moyen Atlas;
  • le rifain, par près de 3 millions de personnes, principalement dans le Rif.

On trouve également d’autres dialectes, parlés par un nombre restreint de locuteurs comme le sanhadji des Srayr (environ 40.000 locuteurs), le ghomari (environ 10.000 locuteurs dans le Rif) et le berbère de Figuig (environ 30.000 locuteurs). D’autres parlers distincts existent au Maroc mais sont généralement rattachés à des ensembles plus larges. Les parlers zénètes du Moyen Atlas oriental, sont généralement rattachés au tamazight avec lequel ils sont mutuellement intelligibles. Le parler des Béni-Snassen et celui de la province de Jerada sont quant à eux généralement rattachés au rifain, avec lequel ils sont mutuellement intelligibles. Le judéo-berbère, rattaché au tachelhit et parlé autrefois par certaines communautés juives, est pratiquement éteint.

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L’origine de la langue arabe remonte au 2eme siècle, dans la péninsule Arabique.

La tradition donne des origines bien antérieures : la reine de Saba, l’ancien Yémen ainsi que des tribus arabes disparues dont les plus citées sont les tribus ʿĀd et Thamūd. Les plus anciennes inscriptions arabes pré-islamiques datent de 267. Il est clairement établi aujourd’hui que ce sont les Abd Daghm, habitants de Taïf en Arabie qui sont les premiers à inventer l’écriture arabe, toutefois non munies de signes diacritiques, et empruntait beaucoup aux langues araméennes et sémitiques existantes dans la péninsule arabique. On parle les langues dites sudarabiques.

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Les langues sudarabiques anciennes ou sudarabiques épigraphiques, encore appelées ancien arabe du sud ou langues sayhadiques, sont un groupe de quatre langues sémitiques étroitement liées, en usage dans l’Antiquité en Arabie du Sud, dans l’actuel Yémen.
Les quatre principales langues sudarabiques anciennes correspondent aux quatre grands peuples du Ier millénaire av. J.-C. au Yémen :

  • le sabéen utilisé dans le du royaume de Saba,
  • le minéen ou madhabien de Ma’in,
  • le qatabanien utilisé au Qataban,
  • le hadramaoutique utilisé à Hadramaout au Yémen.

L’arrivée de l’islam a presque désintégré les vieilles langues sudarabiques. L’arabe classique est devenu la langue véhiculaire de la région.
La langue arabe des premiers temps de la conquête islamique en Afrique du Nord, n’est pas celui que nous connaissons à présent, car elle même ne fut codifiée que plusieurs siècles après la mort du prophète. Toutefois dès l’installation de l’émirat Omeyyade d’Andalousie, l’arabe devint la langue administrative en Afrique du Nord, la langue du commerce et surtout la langue liturgique à travers laquelle se faisait la prière et se lisait le livre saint qu’est le Coran. Cette première arabisation, forcée, car découlant d’un fait de domination, comme le fut le romain dans les centres urbains, s’imposera avec le temps, notamment lorsque des grandes villes en Afrique du Nord comme Fès au Maroc ou Kerouan en Tunisie, connurent un grand essor commercial et scientifique et verront l’arrivée de populations arabes ou arabisées d’Arabie ou d’Andalousie.

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Omeyyades

Au Maghreb le processus d’arabisation est entamé dès le 8e siècle

la langue arabe devient alors langue religieuse et administrative et le vocabulaire arabe fait son chemin dans les dialectes puniques, latins et berbères des plaines et des cités les plus importantes. Les invasions hilaliennes accélèrent l’arabisation des populations, introduisant encore plus de vocabulaire courant, bien au-delà du vocabulaire religieux ou d’origine proprement coranique.

Par ailleurs le premier vecteur de rayonnement est la religion islamique. L’arabe est resté une langue liturgique dans la plupart des pays conquis par les arabes, bien que l’arabe coranique se soit éloigné de la langue arabe moderne. Un deuxième vecteur de rayonnement est la littérature en prose et poétique. Des écrivains non arabes ont utilisé la langue arabe pour leurs publications, comme le médecin et philosophe perse Avicenne. Les rois normands de Sicile se piquaient de parler l’arabe. En Afrique du Nord, cette langue arabe sera amalgamée avec les autres langues parlées localement notamment le berbère, le castillan et l’hébreu.

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Mais ce processus n’était pas suffisant pour arabiser massivement l’Afrique du Nord.

Ce fut surtout la forte migration des tribus des Banû Hilal (les Hilaliens) au 11e siècle qui contribuèrent à cette arabisation des populations autochtones. Les Hilaliens vivaient dans la partie du Hedjaz qui confine au Nejd. Circulant parfois vers l’Irak en quête de pâturages et de points d’eau, ils devinrent les alliés politiques des Qarmates, sectaires chiites qui désolèrent l’Arabie pendant plus d’un siècle. Ils les suivirent en Syrie et avec eux combattirent les Fatimides. Les Fatimides vainquirent les Qarmates et leurs alliés Hilaliens qui furent installés dans les déserts de la rive droite du Nil. Ayant reçu l’ordre des Fatimides d’envahir l’Ifriqiya, les Hilaliens ont d’abord migré vers le sud de l’Égypte avant de se diriger vers le Maghreb.

Abu Zayd al-Hilali a dirigé des dizaines de milliers de Bédouins vers l’Afrique du Nord qui se sont assimilés et mariés avec les peuples autochtones. Les Fatimides ont utilisé la tribu, comme alliés et vassaux, après la conquête de l’Égypte et la fondation du Caire, afin de punir les Zirides qui avaient rompu leurs liens de vassalité. Des Banou Hilal, suivis des Banou Sulaym, on a estimé à 50.000 le nombre des guerriers, et à 250.000 le nombre des Bédouins qui furent lancés sur l’Ifriqiya en 1051-1052.

L’Ifriqiya (Tunisie) était alors livrée à l’anarchie, et les Hammadides qui avaient tenté un moment de se faire des alliés de ces tribus en eurent pour leurs frais. Ibn Khaldoun parlant des Hilaliens a noté que les terres ravagées par ces envahisseurs étaient devenues complètement désertiques. Il écrit à leur sujet que : « en raison de leur nature sauvage, les Arabes sont des pillards et des destructeurs », affirmant que la sauvagerie est leur caractère et leur nature.

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Trouvant leur présence continue intolérable, les Almohades ont écrasé les Hilaliens lors de la bataille de Sétif en 1153, et obligé nombre d’entre eux à quitter la Tunisie, et à s’installer au Maroc. Les Hilaliens furent déportés vers 1188 par le Sultan Almohade Yacoub El Mansour dans la partie orientale de l’empire : le sultan se promettait d’utiliser leur activité et de consacrer leurs aptitudes à la guerre contre les chrétiens d’Espagne, selon les recommandations de son aïeul. Il les conduisit par les routes du Sud et les plaça dans le Hebet, au sud de Tétouan et dans le Tamesna, entre Salé et Marrakech. C’est ainsi que les Doukkala qui étaient des berbères devinrent arabes, suite aux multiples mariages et sédentarisation des hilaliens sur leur territoire.

Les Banou Hilal sont ensuite passés sous la domination de diverses dynasties berbères du Maroc . Sous le règne du sultan Moulay Ismaël, les Banu Maqil, un groupe d’Arabes yéménites, qui avaient atteint au XIe siècle, en suivant de leur propre chef, le Sud marocain et le Sahara occidental, pénétrèrent eux aussi dans le Maroc actuel par les contrées méridionales de l’empire à différentes époques et dans des circonstances diverses. Ce sultan, qui voulait opposer aux habitants irréductibles des montagnes du Maghreb des guerriers n’ayant aucune attache avec ces Berbères, créa d’une part, une armée noire dite Abid Bokhari et, de l’autre, des corps ou guichs composés des Banu Hilal et Banu Maaqil. Ils ont été cantonnés dans des pays d’eaux et de pâturages, de collines, de vallées et de plaines bien arrosées, où ils cultivèrent un sol varié et fertile, permettant toutes sortes de cultures et dans lequel ils élevèrent du bétail. Les Hilaliens, tribus arabes, ont contribué dans une large mesure à l’arabisation des population berbères du Maghreb.

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Les Banu Maaqil est une tribu d’origine yéménite, dont les descendants vivent principalement en Algérie, Mauritanie, au Sahara occidental et au Maroc. Les Banu Sulaym s’opposaient à leurs arrivés et les ont repoussés. Ils se sont ensuite alliés aux Hilaliens et sont entrés sous leur protection, ce qui leur a permis de nomadiser dans le nord du Sahara entre la Moulouya et les oasis du Tafilalet. Un groupe d’entre eux est cependant resté en Tunisie et brièvement travaillé comme vizirs lors de la victoire des Banu Hilal et Banu Sulaym, qui avaient fraîchement vaincu les Zirides.

Ils devinrent de plus en plus nombreux avec l’arrivée de nombreuses autres tribus arabes, dont des Banu Sulaym. Dès leurs arrivée au Maroc, ils se sont alliés avec les Zenata. Après le déclin de l’autorité des Almohades, les Banu Maaqil ont profité des tensions déjà présentes pour prendre le contrôle de différents ksours et oasis dans le Souss, le Draâ, Touat et Taourirt sur lesquels ils avaient imposé des taxes, tout en donnant une certaine quantité de l’argent collecté pour les rois Zenata concurrents. Les Banu Sulaym étaient une confédération de tribus arabes originaire du Nejd et du Hedjaz qui émigra vers l’Afrique du Nord au XIe siècle. Ils ont contribué à l’arabisation linguistique, culturelle et ethnique de l’Afrique du Nord et dans la propagation du nomadisme dans les zones où l’agriculture était dominante.

photo ©Alexis Dupuis

Et c’est ainsi avec ces mouvements continus de migrations, colonisation, sédentarisations, passages, brassages, que les peuples d’Afrique du Nord s’amalgamèrent avec les peuples venant d’Arabie. Pour communiquer, ils créèrent une nouvelle langue vernaculaire, notamment au Maroc. Ainsi naquit la Darija.

Darija ou arabe marocain

Le mot darija désigne donc de façon spécifique les dialectes utilisés par la population marocaine arabophone, tandis qu’au Moyen-Orient on utilise le terme arabia ammia (arabe courant). Le terme « darijophone » peut aussi être employé pour désigner ses locuteurs. L’arabe marocain, en tant que langue maternelle ou servant de Lingua Franca pour la communication entre arabophones et berbérophones, ou entre berbérophones de différents dialectes est parlé par plus de 30 millions de personnes au Maroc.

La Lingua Franca est ce qu’on appelle une langue véhiculaire : langue ou dialecte servant systématiquement de moyen de communication entre des populations de langues ou dialectes maternels différents, tout particulièrement lorsqu’il s’agit d’une langue tierce, différente des deux langues natives. Elle se distingue de la langue vernaculaire, communément utilisée au sein d’une population, sachant qu’une langue peut être à la fois véhiculaire et vernaculaire (par exemple l’anglais à l’international et l’anglais au Royaume-Uni).

Fin de la 1ère Partie … À suivre …

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