DÉCLIN DE L’EMPIRE ANDALOU : ET SI C’ÉTAIT POUR UNE FEMME ?

Crédit photos : Mas Isabel - Isabel de Solis, una vida llena de enigmas. RTVE

Un jour, une noble espagnole eut le mauvais goût de plaire à El Viejo, Sultan narcissique et égoïste de Grenade. L’union qui en résulta causa la perte du plus fabuleux royaume musulman d’Espagne.

Elle s’appelait Isabelle de Solis et c’était la fille de Sancho Jiménez de Solís, membre de la noblesse de Castille. Elle fut faite prisonnière par les Nasrides au cours d’une incursion des troupes musulmanes en terre chrétienne, et fut amenée à l’Alhambra. Après s’être convertie à l’islam, elle prit le nom de Turaya, Soraya ou Zoraya… On raconte que Zoraya était très belle. L’émir Abû al-Hasan Ali (El viejo), connu aussi dans les chroniques grenadines par Muley Hacén, s’éprend d’Isabelle de Solis. Après la conversion de la belle Castillane, il se marie avec elle. Ce fut en l’an de grâce 1460 de notre ère…

Jusqu’ici tout va bien, et c’était courant après les prises de guerre. Les Sultans avaient coutume d’avoir une innombrable maisonnée et un harem où les concubines et les épouses se comptent par dizaines, voire par centaines. Tout dépendait de la vigueur et du tempérament du maître des céans…
Mais Isabel de Solis plut tellement à El Viejo, qu’elle devint son épouse favorite. Et c’est à partir de ce moment que les problèmes vont commencer… pour tout le monde d’ailleurs.

Si les premières années se passèrent sans heurts particuliers, Isabelle de Solis tomba ensuite enceinte du Sultan, donnant naissance à deux enfants dénommés Nasr et Saad. Isabelle chercha alors à pousser son avantage et celui de ses enfants par tous les moyens, désirant plus que tout assurer un avenir grandiose à sa descendance et pourquoi pas, les voir devenir les héritiers du trône. Les intrigues de Harem et du sérail allèrent bon train, et Isabelle parvint à ses fins à force d’intrigues et de médisances contre sa principale rivale Aicha, la mère du prince héritier Boabdil.
Pour les yeux bleu azur de la belle Isabelle, et suite à une ultime altercation, le Sultan écarta sa première épouse, la rude et rusée Aicha dite Al-Horra (la libre, ou l’émancipée), qui était jusque là, son épouse favorite.
Pourtant, Aicha avait beaucoup d’ascendant sur son mari le Sultan qui lui avait construit dans le quartier d’Albaicín, sur les vestiges d’un ancien palais ziride qui datait du XIe siècle, un magnifique palais, tout revêtu de marbre et d’albâtre.

Aïcha était la fille de Mohammed IX al-Ayssar dit ”le gaucher” dénommé aussi ”El Zurdo”, Emir de Grenade. Et de ce fait, faisait partie de la famille royale de Grenade à un haut rang et jouissait d’un patrimoine et d’un prestige considérables qui expliqueraient son influence publique postérieure. Dans Grenade, elle possédait le palais de Dar al-Horra et aux environs, l’Alcázar del Genil qui était sa résidence d’agrément. Aicha avait été l’épouse en premières noces de Mohammed XI (El Chiquito), dix-neuvième émir nasride de Grenade. Il succède à Mohammed IX al-‘Aysar (El Zurdo) en 1453, mais il sera exécuté en 1455 sur l’ordre de Saad al-Mustaiin, soutenu par les Abencérages, qui lui succède. Les Abencérages ou Benserradj ou Banû Serraj étaient une tribu arabe maure du royaume de Grenade établie en Espagne depuis le 8eme siècle. Elle était opposée à celle des Zégris ou Zésrites. Ces deux factions faisaient et défaisaient les Sultans de Grenade au gré de leur alliances du moment avec l’aide du puissant royaume de Castille.

DÉCLIN DE L'EMPIRE ANDALOU : ET SI C'ÉTAIT POUR UNE FEMME ?
Boabdil et sa mère Aïcha – Isabel De Solis – Aicha et Zoraya (Isabel de Solis) – Isabel de Solis et le Sultan Abul Hacen, dit El Viejo. Isabelle et Ferdinand, rois catholiques d’Espagne. Crédit photos : Mas Isabel – Isabel de Solis, una vida llena de enigmas. RTVE

Saad al-Mustaiin dénommé ”Ciriza”, décida donc de marier Aicha, devenue veuve après la mort de son mari El Chiquito à son fils Abû al-Hasan Alî dénommé El Viejo. Avec cette union, Ciriza, espérait sans doute arriver à une réconciliation entre les factions grenadines des Abencerages et Zégris. Aicha a été pendant vingt années la sultane, épouse du sultan El Viejo avec lequel a eu deux fils Mohammed XII dit ” az-Zughbî ” (le malchanceux), dénommé aussi El Chico, mais plus communément connu sous le nom de Boabdil. Avec El Viejo Aicha eût aussi d’autres enfants dont Abû al-Hajjâj Yûsuf ainsi qu’une fille nommée Aicha.
Quand El Viejo décida de se marier avec Isabelle de Solis, la famille des Abencérages, qui a avait aidé à la prise du pouvoir par El Viejo et lui avait fourni nombre de vizirs, vit cette union d’un mauvais œil, et accusa d’Abû al-Hasan Ali de faire le jeu des Castillans avec qui il chercherait à établir une alliance à travers ce mariage. Aicha et les Abencérages s’allièrent pour renverser El Viejo. Le 14 juillet 1482, les deux fils d’El Viejo, Mohammed az-Zughbî (Boabdil) et Yûsuf s’enfuient de Grenade. Leur fuite fut favorisée par leur mère Aicha. Les princes rebelles arrivèrent à Guadix, où Boabdil est reconnu comme souverain. Les mécontents, qui se recrutent autant parmi les nobles grenadins que dans les classes plus humbles de l’Albaicin fameux faubourg de grenade, se regroupent autour de Boabdil, qu’ils proclamèrent sultan de Grenade avec l’appui et sous l’instigation des Abencérages, le 15 juillet 1482. Après une bataille furieuse dans les rues de Grenade, au cours de laquelle il fut mis en échec, El Viejo s’enfuit avec son frère Mohammed Azzaghal, vers Malaga puis vers Almeria, où il se prépare à combattre son fils.

DÉCLIN DE L'EMPIRE ANDALOU : ET SI C'ÉTAIT POUR UNE FEMME ?
Boabdil devenu Sultan de Grenade, imbu de sa personne et vaniteux crut pouvoir détacher son royaume du joug des castillans qui avaient commencé la guerre de reconquête des terres sous commandement musulman.
Avide de gloire, Boabdil décida d’attaquer Lucena, un mois après son accession au trône de Grenade. Mais pour Ez-Zoughbi qu’il était, là malchance fut au rendez-vous, et ce fut une défaite sévère pour les Nasrides. Le sultan Boabdil fut fait prisonnier par les Castillans. Dès qu’il fut informé de la catastrophe de Lucena, El Viejo, qui disposait encore du soutien de nombreux habitants de Grenade, se hâta de reprendre son trône en 1484, mais pas pour longtemps, car il le perdit de nouveau en 1485 au profit de son frère Mohammed az-Zaghall (le courageux), qui se fit proclamer sultan avec l’appui du vizir Abû al-Qasim Bannigas, terrible ennemi des Abencerrajes. El Viejo souffrait d’une maladie sérieuse. Il était épileptique, et ses multiples crises entraînairent la perte de la vue et une espèce de gonflement général. La rumeur populaire vit en cela une punition divine, vu ce qu’il avait fait subir sa sa femme légitime Aicha. Mohammed az-Zaghall relègua El Viejo à Almuñécar, où il restera réside jusqu’à son décès.
Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille finiront par libérer Boabdil et l’aidèrent même à reprendre le trône en 1487, à la condition que Grenade devienne vassale de l’Espagne et qu’il renonce à défendre Malaga, qui sera attaquée par les Catholiques. En outre, Boabdil fut obligé par les rois catholiques de donner son premier-né de deux ans en otage, et de promettre le paiement de 14 000 ducats d’or, ainsi que la la libération de 7.000 prisonniers espagnols, détenus dans les prisons du Royaume de Grenade.
Malgré une résistance acharnée, Málaga attaquée par les 70.000 soldats de Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, finit par se rendre le 18 Août 1487. Encerclés par l’ennemi chrétien, les Grenadins se retournent à partir de 1485 vers leurs anciens alliés, les souverains maghrébins de Fès et Tlemcen, à qui ils demandent une aide efficace. Le sultan wattasside Mohammed ben Yahyâ, qui règne à Fès, a signé en 1479 un traité avec la Castille, lui reconnaissant des droits exclusifs sur la côte africaine. Les Zianides de Tlemcen, eux, sont trop occupés par leurs deux voisins Mérinides et Hafsides. Enfin, pour leur part, les Hafsides à Tunis s’efforcent d’avoir les meilleures relations avec la Castille pour pouvoir se protéger contre les Mamelouks d’Égypte. En 1487, une ambassade grenadine sollicite l’aide du sultan mamelouk Qâ’it Bay, qui accepte de menacer l’Église de Jérusalem : il lui demande d’intervenir auprès de la Castille afin que celle-ci renonce à ses attaques contre Grenade, sinon Qâ’it Bay ferait subir des représailles aux membres du clergé de l’Église de la Résurrection à Jérusalem. Il interdirait en outre aux Européens l’accès à ce sanctuaire et s’il était nécessaire, il le ferait détruire. Mais les menaces de Qâ’it Bay sont en réalité purement verbales. Le sultan mamelouk et la Castille établissent des relations commerciales en pleine guerre de Grenade. Le 2 janvier 1488, Ferdinand demande au pape l’autorisation de vendre du blé au sultan Qâ’it Bay afin d’aider ses sujets menacés par la famine. Le montant de la vente serait utilisé pour couvrir les frais de la guerre contre Grenade. En seconde intention, Ferdinand voulait aider le sultan du Caire car il le considérait comme le seul chef musulman capable de résister aux Ottomans dont la puissance ne cessait de croître. Aucune aide efficace n’était donc prévisible de la part d’aucun de ces souverains musulmans. Les Nasrides durent se contenter de volontaires, souvent des fugitifs qui cherchaient à échapper à la répression religieuse dans leur pays.
Fin 1487, Almería et Guadix tombent. En 1489, Almuñécar et Salobreña tombent à leur tour. La puissante famille des Abencérages est accusée d’être vendue aux chrétiens et de vouloir renverser Boabdil. Selon Gines Perez De Hita, historien de la fin du 15eme siècle, trente-six Abencérages auraient été exterminés par Boabdil dans une salle du palais.Boabdil reste le seul souverain. Au printemps 1491, les chrétiens reprennent les hostilités contre Grenade avec une armée puissante de dix mille cavaliers et de quarante mille fantassins. Le 26 avril commence le siège final de la capitale nasride. Ce jour-là, la reine Isabelle Ire de Castille jure de ne pas se baigner ni changer de vêtements jusqu’à ce que Grenade soit prise. Au début du siège, le campement des Castillans est détruit par le feu. Isabelle fait alors construire, dans la vallée du Genil, un campement fixe. Elle fait appeler cette ville Sitiadora. Depuis leur capitale assiégée, les Grenadins n’essayent que quelques rares sorties pendant les six mois suivants. Ils ne disposent pas plus que d’une cavalerie et d’une infanterie impuissantes en face à l’artillerie castillane qui ouvre des brèches dans les murailles de la ville. Fin 1491, la situation dans Grenade devient très précaire quand le blé, l’orge, le millet et l’huile viennent à manquer. Le passage par l’Alpujarra est devenu impraticable, la neige ayant commencé à tomber et ayant coupé les communications avec cette région méridionale. Boabdil entame des conversations secrètes pour ne rendre la ville que fin mars 1492 alors que depuis décembre 1491, les Castillans exigent une reddition immédiate. Dans la nuit du 1er au 2 janvier 1492, guidés par Ibn Kumasa et Abû al-Qasim al-Mulihe, deux vizirs de Boabdil, le grand commandeur de León, don Gutierrez de Cárdenas et quelques fonctionnaires castillans, entrent secrètement dans Grenade par un chemin peu fréquenté. Au petit jour, Boabdil livre les clés de l’Alhambra à don Gutierrez dans la tour de Comares. La capitulation de Grenade fut proclamée le 2 janvier 1492. Le comte de Tendilla et ses troupes entrèrent ensuite dans l’Alhambra en suivant le même itinéraire. Boabdil laisse sa ville et ses palais intacts aux mains de ses adversaires, moyennant un traité de capitulation qui garantit les droits des habitants : ceux-ci peuvent rester en conservant leur religion, leurs autorités juridico-religieuses, leurs biens et même leurs armes (sauf les armes à feu). Boabdil fait excaver les tombes de ses ancêtres Mohammad II, Yusef I, Yusef III et Abu Saad pour qu’elles ne soient pas profanées par les chrétiens. Il les fait transférer dans le cimetière de la mosquée de Mondújar, à une quarantaine de kilomètres du lieu de son exil (et à 140 km à l’ouest de Grenade). La légende dit que sur le chemin de l’exil, au lieu-dit du « dernier soupir du maure », Boabdil se retourna vers la capitale de son royaume perdu et pleura. Sa mère Aicha lui lança : « Pleure comme une femme pour un royaume perdu que tu n’as pas su défendre comme un homme ! »…

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DÉCLIN DE L'EMPIRE ANDALOU : ET SI C'ÉTAIT POUR UNE FEMME ?

Exilé au sud-ouest de Grenade, à Laujar de Andarax dans les montagnes des Alpurrajas où Ferdinand lui a accordé une seigneurie, Boabdil perd sa femme Morayma, qui est alors à son tour enterrée dans la mosquée de Mondújar. Trahi par son vizir, Yusef Aben Comixa, qui vend sans son consentement la seigneurie pour 80 000 ducats à Ferdinand, Boabdil est contraint d’embarquer en octobre 1493 du port d’Adra pour rejoindre les côtes africaines. Selon la légende, une fois embarqué, Boabdil regarde dans la direction de la côte, lance son épée dans les flots et promet de revenir un jour la chercher. Il serait allé vivre à Fès avec sa mère, sa sœur et ses deux fils Ahmed et Yusef. Selon l’historien Al Maqqari, il meurt en 1533/1534 et ses descendants vivent à Fès en 1627/1628 dans des conditions difficiles. Quand à Isabelle de Solis, la belle Zoraya, elle était partie depuis bien longtemps en exil avec son mari le Sultan et ses deux fils Nasr et Saad. Mais après le décès d’El Viejo, Zoraya et ses deux fils reconvertirent au catholicisme. Les fils ont pris le nom de Jean de Grenade et de Ferdinand de Grenade. La “tour de la Captive” de l’Alhambra porte ce nom en sa mémoire…
Ainsi s’achève l’histoire du Royaume de Grenade. Les musulmans restèrent encore quelques temps en Espagne, dispersés un peu partout dans la péninsule. Les Roi catholiques finirent pourtant par renier les capitulations signées avec Boabdil, dans lesquels ils promettaient aux musulmans désireux de rester en Espagne, de garder leur religion et leurs biens. Mais c’était trop beau pour durer, car cette population avait attiré sur elle les jalousies des nobles et grands d’Espagne qui voulaient s’accaparer les biens des maures. On obligea assez rapidement les musulmans à faire un choix, soit de partir en Afrique du Nord, soit se convertir au christianisme. Beaucoup optèrent pour ce dernier choix, Car leur terre et celle de leurs pères étaient la douce Andalousie et ils n’avaient aucune attache avec les l’Afrique du nord, à part la religion. Beaucoup de juifs firent la même chose et optèrent pour la conversion au christianisme. Mais c’était compter sans la sainte inquisition, cette innommable invention de prêtres analphabètes, qui poussaient vers l’imposition d’une pureté de la race hispanique, et qui doutait de la réalité de la conversion des anciens musulmans et juifs d’Espagne. S’ensuivit une terrible répression qui poussa les anciens andalous à se rebeller. En 1609 un édit du roi Phillipe II d’Espagne obligea tous les descendants de musulmans qu’on dénommait mauriscos de quitter l’Espagne sous peine de mort. Ils se dispersèrent donc un peu partout en Afrique du Nord, à Tetouan, Salé, Fès, Telemcen, Oran, Constantine, Tunis, Le Caire. Les juifs firent de même et dispersent aussi dans le même sens vers l’Afrique du Nord ou vers la france, la Hollande, l’Italie, la Turquie ou la Palestine…
L’épopée de l’Andalousie commença en 711 par l’histoire d’une femme, fille du comte de Ceuta Julien, qui fut violée par le Roi Wisigoth de betique (Espagne), chez qui elle avait été envoyée par son père, selon les coutumes médiévales, pour apprendre les bonnes manières en cours chez la noblesse et la préparer pour un beau parti. Julien, ayant appris la triste nouvelle, voulut se venger et demanda de l’aide auprès du nouveau chef de guerre musulman en Afrique du Nord nouvellement conquise, Moussa Ibn Nouçair qui était établi à Tanger. Ce dernier diligenta son adjoint, un certain Tarik Ibn Ziyad d’aller de l’autre côté du détroit, grâce aux bateaux affrétés par Julien, afin de remplir le contrat conclu avec le Comte de Ceuta. Et c’est une armée de 7.000 soldats qui débarqua à Algésiras, pour ne plus repartir que 781 ans plus tard, suite à une autre histoire de femmes, celle de Aicha et d’Isabelle de Solis…
Comme quoi, il ne faut jamais causer du tort à une femme…

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