Du «sang impur»

La présence juive dans la péninsule ibérique remontait à la plus haute antiquité, même si elle est difficile à dater. Le premier document historique en attestant est plus tardif. Il s’agit des décrets du Concile d’Elvire, vers l’an 305, par lesquels les chrétiens nouvellement installés interdisent, par exemple, d’épouser une femme juive sous peine d’excommunication. L’histoire est longue, et les discriminations variables selon les différents règnes. L’arrivée des Wisigoths, un siècle après, offrira un peu de répit à la communauté judaïque. Les Wisigoths sont chrétiens, mais arianistes. Un christianisme qui ne reconnait pas le dogme de la Trinité, ni, donc, de divinité à Jésus. Leur monothéisme rigoureux, les opposant aux catholiques, les rapproche d’autant plus des juifs, que, lorsque vers 589, le catholicisme romain redevient la religion de cour, ils subissent, eux aussi, de lourdes persécutions.

Sisebuth, qui règne de 612 à 621, finit par obliger les juifs à se convertir ou à quitter l’Espagne. Si d’autres juifs, bien sûr, vivaient déjà dans l’actuel Maroc, ce premier grand exil vers le sud du détroit marque un tournant. Et, même si certains purent revenir sous le monarque suivant, les persécutions et la suspicion généralisée, instaurées par différents conciles de Tolède, notamment, leur font une situation très difficile.

Cette vague d’émigration de 612-613, et celles qui ont suivi, sont bien établies par les historiens, mais rarement rappelées dans le contexte de la conquête d’Al Andalus par Tariq Ibn Ziyad. Au fond, si les chefs de cette armée étaient des musulmans — et que tout le monde se fichait bien de leurs origines ethniques à l’époque — le gros des troupes était évidemment composé d’Amazighs, musulmans depuis peu ou pas encore, dont un certain nombre de juifs. On comprend dès lors que, pour ceux-ci, il s’agissait avant tout de rentrer chez eux, ou chez leurs parents. On comprend, aussi, pourquoi les armées dites «arabes» ont souvent laissé la gestion des villes fraichement conquises à leurs alliés juifs — quand ceux-ci n’avaient pas tout simplement ouvert grandes les portes des villes espagnoles à l’arrivée des «Maures». On comprend, enfin, que cette conquête répond à une situation de troubles et d’escarmouches permanents sur le détroit, provoqués par l’instabilité politique et religieuse d’un royaume déchiré par la lutte de deux versions du christianisme. Le nouveau califat va résoudre le problème pour quelques siècles — avec des hauts et des bas, bien évidemment.

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En 1492, la Reconquista met un terme à ce qui a été sans doute la dernière tentative, ayant un tant soit peu fonctionné sur le sol « européen », d’une organisation politique qui soit, comme tous les anciens empires — chinois, égyptien, romain, indien ou musulmans… — à la fois multiculturelle et multicultuelle. C’est qu’à l’échelle de l’histoire connue, l’exception a finalement été l’Europe médiévale catholique, qui, elle, ne supportait pas — ou si peu — de différences en ses cités. C’est d’ailleurs sous l’Inquisition, qui pourchassait ceux des convertis par la force qui pourraient n’être pas assez sincères, qu’est née, en Espagne, l’obsession du «sang pur». En 1440, Tolède sera la première ville à adopter une telle loi, qui sera étendue en 1543 à toute la péninsule. Rome rechigne bien un peu : pour l’Église, l’eau du baptême, un sacrement, est plus forte que le sang, que la lignée. Mais, pour arriver à inverser l’ordre de précellence, les zélés inquisiteurs disposent d’un autre pouvoir, celui du «petit peuple», qui ne voit dans les «conversos» que des gens obtenant des postes convoités et des honneurs dont il se sent privé, lui, l’homme simple au « sang pur ». On n’avait pas encore le mot «populisme», mais le Vatican et la couronne d’Espagne cèdent vite. Pour entrer à l’université ou dans les ordres hispaniques, il faut se plier à une enquête généalogique, faire la preuve qu’il n’y pas une goutte de « déicide » (sic) dans ses veines…

Au XXe siècle, le monde entier a payé très, très cher, en dizaines de millions de morts, la rencontre, faite au XIXe, de ces idées avec celles du nationalisme. Les États-nations européens furent fondés sur un racisme qui, se disant alors « scientifique », s’est d’autant mieux déployé qu’il était désormais une machine de guerre contre la foi chrétienne elle-même. On peut se désoler qu’aujourd’hui la plupart des politiques n’aient, pour matrice de leurs idées, que ces tristes sillons d’un si long XIXe, se contentant de remplacer le « sang » par la « culture ». Mais l’on ne peut que saluer qu’en 1967, Rome, elle, ait fait son Aggiornamento.

En 1998, Amina Alaoui enregistrait Alcantara, un album où, d’une voix somptueuse, elle redonnait vie au répertoire andalou, dont le magnifique Baha Stibari.

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