Ils étaient bien jeunes ces pauvres cireurs en herbe…

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Ils étaient six ou sept cireurs à tourner autour des terrasses des cafésIls riaient entre eux, peut-être pour se donner une contenance, et passaient et repassaient devant nous en tapant sur leur boîte à cirage avec leur vieille brosse. Ils voulaient attirer ainsi notre attention dans l’espoir que l’un d’entre nous daignerait accepter de se faire lustrer les chaussures en échange de quelques sous.

Ils étaient bien jeunes ces pauvres cireurs en herbe !
Que faut-il faire dans des cas pareils ? Faut-il tendre la main ? Faut-il dissuader en refusant de jouer le jeu ? Faut-il sermonner ? Que faire ? Avant que je n’aie fini de me poser ces questions, ils étaient déjà loin. Mais voilà que l’un d’entre eux fait demi-tour. Nos regards se croisent. Moi, assise confortablement devant mon soda, et lui, debout et souriant avec sa boîte à la main, nous nous regardons. Je lui rends alors son sourire et l’appelle sans plus réfléchir. Je n’ai jamais laissé quelqu’un me cirer mes chaussures. Et voilà que j’allais le demander à un enfant ! Mais je crois que nous savions, l’un comme l’autre, que ce que nous voulions vraiment c’était juste échanger quelques mots.

” – Allez viens ! “, lui dis-je en souriant.
Il avance et s’assoit devant moi sur son minuscule tabouret, la boîte ouverte, le cirage dans une main et la brosse dans l’autre, prêt à commencer son travail.
” – Comment tu t’appelles ? “
” – Soufiane. “, me répond-il dans un sourire naïf qui dévoile ses dents blanches et proéminentes. Je ne vois plus que sa bouche et son énorme sourire et me demande s’il est vraiment possible d’être heureux dans cette vie misérable. Je cherche ses yeux comme pour trouver une réponse à ma question et j’y vois un regard timide et triste.

– Quel âge as-tu Soufiane ?
– J’ai quatorze ans khalti.
– Mais qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu travailles ? Tu vas encore à l’école, j’espère !
– C’est mon père qui m’a demandé de l’aider.
– Comment ça ? Mais pourquoi ? Tu dois aller à l’école. C’est lui qui doit travailler pour toi !
– Je ne peux pas aller à l’école khalti. Elle est beaucoup trop loin de notre maison. Alors mon père m’a accompagné à Casa.
– Mais tu vis avec qui ? 
– Avec mon oncle.
– Et il est gentil avec toi ?
– Oui khalti. Il nous prépare à manger et tout.
– Qui, nous ? Toi et qui ?
– Moi et mes copains. 
– Et tu lui donnes de l’argent en échange ?
– Non khalti. Je paye mon loyer et mon repas. C’est tout.
– Et tu gardes le reste ?
– Non khalti. Le reste, je le donne à mon père.

Il m’a brisé le coeur. Pas même un certificat d’études primaires. Et, il me l’a lui-même avoué, incapable de lire … Une vie brisée si tôt ! Encore une ! Je n’ose même pas imaginer son infini besoin d’affection et les moyens qu’il trouvera pour le combler … Je lui ai fait promettre de ne jamais toucher à cette horrible colle que ces pauvres malheureux, exploités et rejetés par leurs propres parents, finissent tous par sniffer. Pour une petite pause dans la misère et la solitude. Pour oublier parfois qu’ils existent. Pour pouvoir continuer …

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Lorsque j’ai appris que nous étions le 20 novembre, journée internationale des défenses des droits de l’enfant, j’ai tout de suite pensé à Soufiane. Je l’avais pris en photo ce jour-là. Je voulais pouvoir me souvenir de son joli visage. Mais je lui ai promis que je ne la posterai jamais. Il a posé fièrement pour moi, debout, souriant et bien loin de sa boîte à cirer. Et il m’a dit : “Mat lou7inich fel Face a khalti!” ( Ne publiez pas ma photo sur facebook ! )
Je ne le ferai donc pas. Je vous laisse l’imaginer …

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