Femme(s) fatale(s)

Elizabeth Berkley dans le rôle de Nomi Malone dans Showgirls (1995) de Paul Verhoeven

En 1995, le Néerlandais Paul Verhoeven est au faîte de sa carrière hollywoodienne. Il a enchainé des cartons au box-office: Robocop (le premier), Total Recall (avec le musculeux Schwarzzy) et Basic Instinct, qui vient de placer la carrière de Sharon Stone sur l’orbite qu’elle n’a plus quittée depuis. Mais les grands studios n’ont pas encore repéré que Verhoeven est de ceux que Martin Scorsese appelle des « contrebandiers ». Ces réalisateurs qui, tout en respectant à la lettre les codes imposés du cinéma commercial, en profitent pour glisser quelques idées critiques dans leurs images. Robocop explorait le thème de la sécurité d’une ville confiée au secteur privé. Total Recall, tiré d’une œuvre de Philip K. Dick, se montrait sans pitié tant pour l’exploitation du Sud par le Nord que pour l’espoir révolutionnaire, ici menacé « d’embolie schizophrénique ». On sait qu’en 1997, dans Starship Troopers, le réalisateur nous livrera, avec quatre ans d’avance, des images de Ground Zero, le discours de George W. Bush et la couverture de la guerre par les médias américains. Si ce film fut dénoncé comme « fasciste » à sa sortie, il a été, malheureusement, bien oublié après la chute des tours et noyé dans l’hystérie nationaliste.

Mais revenons en 1995. Verhoeven sort un film sur l’ascension vertigineuse d’une danseuse de Las Vegas, arrivée en auto-stop et finissant en haut de l’affiche de la revue d’un grand hôtel. Sur le thème classique d’Une étoile est née, il nous décrit les détails d’un monde effroyable, où l’exploitation des corps est le core business. Toutes les scènes supposées émoustillantes sont là : de la sordide boîte de strip-tease, à la nuit torride dans la grande et luxueuse villa. Mais le spectateur est systématiquement pris à contre-pied. Il lui est impossible de s’adonner au voyeurisme promis par le genre. Chaque séquence est précédée d’une implacable mise en scène des violences sociales — ou physiques — qui aliènent l’héroïne. Elle n’est pas une ingénue, loin de là, mais découvre avec consternation qu’à chaque échelon gravi, sa condition reste encore et toujours celle d’une fille de la rue, pur objet de consommation soumis à une pression inouïe. C’est tout bonnement glaçant. Il n’y a aucun réconfort esthétique à attendre du cadre fourni par le temple de la vulgarité qu’est Las Vegas. Nulle fascination, non plus, de la caméra pour la mise en esclavage des corps féminins, à laquelle participent tous les personnages masculins.

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Elizabeth Berkley joue Nomi Malone dans Showgirls (1995) de Paul Verhoeven ©Carolco

Seul un second rôle — pardon pour le spoil —, dont on aurait pu croire qu’il était là pour amener la rédemption par l’art pour l’art et le travail acharné, se montre humain. Il choisit d’assumer ses responsabilités paternelles devant une danseuse qu’il a séduite. Mais, pour cela, il abandonne ses rêves de célébrité et va… reprendre l’épicerie familiale. A-t-on jamais vu, dans un film américain, un artiste devoir renoncer à ses ambitions pour être simplement un type bien ? C’est un véritable blasphème contre l’American Dream !

Le scénariste avait qualifié Showgirls de « conte moral destiné à réveiller les consciences ». La sortie en salles fut un échec retentissant. Éreinté par la critique, il fut nominé au Razzie Awards, les « Oscars de la honte », de 1996. Verhoeven est le seul réalisateur venu en personne à cette cérémonie parodique pour y retirer son «prix». Seuls Quentin Tarantino, Jim Jarmush et John Waters — évidemment… — ont défendu le film, avec Naomi Klein et… Jacques Rivette. Mais, en vidéo et DVD, il est devenu culte et l’un des best-sellers de la MGM, lui rapportant plus de 100 millions de dollars. Malgré tout, l’actrice principale Elizabeth Berkley, carbonisée par le rôle, n’a jamais pu intégrer les cercles hollywoodiens. La suite de sa carrière s’est déroulée entre télévision et productions à petit budget. On conçoit pourquoi, malgré l’aura qu’avait le réalisateur, Angelina Jolie, Charlize Theron, Madonna, Sharon Stone, Sean Young et Darryl Hannah ont, toutes, refusé le script. À l’évidence, participer à la représentation des turpitudes de Las Vegas est aussi dangereux pour une actrice américaine que de montrer les bas-fonds de Marrakech pour une Marocaine. Les acteurs, eux, après une petite traversée du désert, ont pu retrouver les écrans du succès.

Cette année, Verhoeven nous a livré Elle, un long-métrage non moins dérangeant, mais sur la bourgeoisie française, cette fois. Isabelle Huppert, il est vrai, est blindée depuis longtemps. Depuis Chabrol, en tout cas.

Tout droit sorti de la Factory d’Andy Warhol, à New York, le Velvet Underground nous offrait, en mars 1967, l’étonnante Nico chantant une inoubliable Femme Fatale.

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