LES MAROCAINS ET L’HISTOIRE : AUX ORIGINES DE LA FÊTE DU SULTAN DES TOLBAS

LES MAROCAINS ET L’HISTOIRE : AUX ORIGINES DE LA FÊTE DU SULTAN DES TOLBAS

Quelle est cette fête durant laquelle le Sultan des Tolbas allait, avoir tous les pouvoirs pour régner sur le pays? Avec la complicité du Sultan régnant, cette nouzha allait durer 6 jours avant que tout ne rentre à nouveau dans l’ordre.

Profitant des troubles liés au déclin de l’empire Saadiens, Aaron Ibn Machaal, un riche commerçant juif, parvint à s’emparer du pouvoir à Taza, dont il fit sa capitale. C’était en 1664 de notre ère.

Bien installé dans sa nouvelle forteresse, Aaron Ibn Machaal commença à terroriser la région, en particulier la ville de Fès sur laquelle il avait également réussi à étendre son autorité. Dur et cupide, il exigea que les habitants de Fès lui remettent, chaque année, en hdia (cadeau), non seulement de nombreux présents, mais aussi la plus belle des jeunes filles de la ville pour son harem. Imploré par la chérifa, mère de l’une des victimes, Moulay Rachid, un jeune étudiant vivant à Fès et fils d’un cherif alaouite originaire du Tafilalet, décida de sauver la jeune musulmane et de venger par la même occasion l’injure faite à ses coreligionnaires. Pour l’aider dans sa mission, il fit appel à ses condisciples Tolbas (étudiants) qu’il réussit à convaincre sans trop de mal.

Au jour fixé, Moulay Rachid, encore imberbe, se substitua à la jeune fille en revêtant le haïk (voile intégral qui devait recouvrir le visage de toute femme musulmane). Ainsi vêtu et accompagné de la délégation habituelle composée de membres de la famille, d’esclaves et de quarante mules transportant autant de coffres qui contiennent les présents de la ville de Fez, il se rendit à Taza. Arrivés devant le mur d’enceinte, l’escorte s’arrêta. Seule la prétendue «jeune fille» devait pénétrer avec les présents dans le palais d’Ibn Machaal. Une fois à l’intérieur, Moulay Rachida ôta son haïk, se saisit de son poignard et d’un seul coup, tua Ibn Machaal. En même temps, surgirent des quarante coffres, quarante Tolbas qui à leur tour, massacrèrent les gardes du commerçant. Grâce à cet heureux événement, Moulay Rachid fut proclamé sultan. Les tribus Rhiata, Branes, Tsoul, Gzennaya, Mtalsa et Aït Waraine, lasses des injustices de Ibn Machaal dont elles n’avaient jamais pu se soulever, rendirent grâce à Dieu et firent leur Baiâ (allégeance) au nouveau sultan qui revint triomphalement à Fès.

Afin de perpétuer les circonstances qui ont entouré cet acte héroïque et pour rendre grâce aux tolbas ayant aidé l’institution monarchique au Maroc à se débarrasser d’un tel despote, Moulay Rachid ordonna d’organiser une fête de couronnement d’un étudiant de la grande université de la Karaouiyine. C’est ainsi que chaque année, à la même période, un des étudiant était proclamé Sultan pendant quelques jours.

LES MAROCAINS ET L’HISTOIRE : AUX ORIGINES DE LA FÊTE DU SULTAN DES TOLBAS

Ainsi, dès les premiers jours du printemps, les Tolbas de la Karouiyine demandaient au Sultan de l’Empire Chérifien du Maroc, l’autorisation de célébrer la Nozha. Une fois accordée, les étudiants mettaient aux enchères le titre de sultan que le plus offrant d’entre eux acquérait pendant deux semaines. Parmi ses camarades, le sultan des Tolbas nommait des représentants aux principales charges gouvernementales. Du Hajeb soltan au mokhazni, en passant par le mohtasib et les umanas, tous les agents du Makhzen sont ainsi représentés par des tolbas. La première semaine est consacrée à collecter des fonds auprès des commerçants par l’entremise du mohtasib qui joue le rôle de bouffon et des umanas qui envoient des missives péremptoires et burlesques aux notables de la ville. Pour sa première sortie en public, le sultan des tolbas recevait du véritable souverain tous les insignes du pouvoir et de la souveraineté: un riche costume, des chevaux, le parasol chérifien, des soldats et des serviteurs du Palais chérifien. Lors de ses déplacements dans la ville et hors de la ville, il était conduit en grande pompe, selon le protocole en usage. Après une semaine de collecte de fonds, le sultan des Tolbas était conduit en grand apparat à la mosquée des Andalous où la prière du Vendredi était dite en son nom. Le soir il allait au cimetière de Bab-Fetouh prier dans le mausolée de Sidi Harazem que l’on ouvrait spécialement pour lui et dans laquelle se trouvait la tombe de Moulay Rachid, décédé en 1672.

Lire Aussi  Qu'est ce qu'un réfugié?

Pour la dernière fois, le Sultan des Tolbas revenait se coucher dans sa medersa. Le lendemain, en début d’après-midi, au milieu du peuple assemblé et précédé d’un maître de cérémonie et de ses gardes, il se rendait dans un camp situé au bord de Oued Fès. Là au bord de la rivière, il vivait sous une tente en attendant la visite que devait lui faire, le Sultan régnant, en personne. A partir du moment où il est officiellement proclamé, des chevaux appartenant au sultan régnant, sont mis par ce dernier à sa disposition ainsi qu’une escorte militaire, fraction de la fameuse garde noire.

LES MAROCAINS ET L’HISTOIRE : AUX ORIGINES DE LA FÊTE DU SULTAN DES TOLBAS

Le sixième jour de la fête, le Sultan Chérifien se dirigeait à la tête de son cortège officiel vers les rives de “Wadi Aljawahir” où les étudiants l’attendaient en grande pompe. Il est salué par “le Sultan des Tolbas” qui monte ensuite à cheval pour faire face au Roi également, assis sur son cheval. Le “Sultan de l’Université” conservait tous les avantages de son pouvoir, jouissant à merveille de son rôle provisoire. Ceci permettait de constater à quel point le peuple marocain et ses dignes souverains appréciaient la science et s’intéressaient au monde étudiant. Une constatation qui dénote d’un esprit réellement démocratique. Le gouvernement faisant alors preuve d’une grande marque de respect vis-à-vis des hommes de demain.

Le Roi devant lequel personne n’osait lever la voix, se mettait au niveau des étudiants pour s’amuser avec eux et ne voyait dans leurs propos que plaisanterie et badinage innocent. Il faisait toutes sortes de concessions et écoutait leurs balivernes humoristiques. Quant au chef des festivités, le “Sultan des Tolbas”, se tenait en face du Roi, en présence d’une foule compacte de gens et lui disait à voix haute: “Comment peux-tu, Roi ordinaire du Maroc, te présenter devant le plus grand des monarques sur terre, qui gouverne des millions de moustiques, de mouches, de fourmis, de crapauds et autres espèces d’insectes? “. En réponse, Le Roi protestait en plaisantant et “le Sultan des Tolbas” lui souhaitait alors la bienvenue et l’autorisait à séjourner dans son royaume. Sur ce, son orateur bouffon prenait la parole et prononçait devant les deux sultans et l’assistance deux discours mettant en valeur “la grande bouffe” et remerciait Dieu d’avoir fait qu’elle existe pour satisfaire les estomacs des appétits gloutons. Lorsque les deux discours prenaient fin dans une atmosphère de joie et d’allégresse, le Roi demandait alors au “Sultan des Tolbas” l’autorisation de se retirer. Celui-ci descendait de son cheval et lui présentait une liste de doléances, comprenant une demande de liberté d’un prisonnier de sa famille, une demande d’emploi ou une exonération d’impôts. Ces doléances étaient rédigées sous forme de dahir dûment arrêté et signé par “le Sultan des Tolbas”. Au moment de partir, le Roi accordait aux étudiants la faveur de proroger la fête d’une semaine.

LES MAROCAINS ET L’HISTOIRE : AUX ORIGINES DE LA FÊTE DU SULTAN DES TOLBAS

De peur que ses condisciples ne se révoltent par jeu contre lui du fait qu’il soit redevenu un simple étudiant, le dernier soir, “le Sultan des Tolbas” devait secrètement quitter le lieu de la fête et se rendre à nouveau son école. A l’issue de cette fête, plus personne ne pouvait plus se prévaloir de la prééminence qui leur avait été donnée durant le titre de “Sultan des Tolbas”.

C’est ainsi qu’est née l’épopée de Sultan des Tolbas, cérémonie burlesque, à haute signification et qui témoignait du respect dû aux Tolbas (étudiants). Autant par le pouvoir que par la société marocaine. Cette cérémonie fut abandonnée au début des années 60 de notre ère.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *