” Irma, mon premier ouragan” le témoignage d’une marocaine

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Designer pour the Art + Art History Department et dans la perspective d’obtenir un Master in Fine Arts à l’University of Florida, Dina Benbrahim est une jeune créative marocaine qui a choisi de quitter le Maroc pour la Floride afin de se consacrer à la recherche et la création. Son crédo, trouver un moyen de empower moroccan women face aux violences qu’elles subissent. Durant son parcours, elle a, à son tour, dû faire face à la violence du terrible ouragan Irma qui a balayé la East Coast. Témoignage poignant.

“Alors que je me dirigeais au studio, l’esprit tourmenté par une identité visuelle, une collègue m’arrête en balbutiant quelques mots. Je ne comprends pas très bien. Elle me montre des photos de supermarchés dévalisés et de stations-service en pénurie de carburant. À ce moment là, je ne réalise toujours pas ce qui m’attend. Premier réflex : j’essaye de booker un vol pour NYC. Impossible. J’essaye d’autres villes. L’une après les autres. D’impasse en impasse. Je check ensuite les bus. Surbooké. Ma gorge se serre quand je vois d’autres personnes arriver au studio, paniqués. Ils annoncent leur départ le soir même – chanceux, ils ont eu le temps de remplir leur réservoir. Instinctivement, j’ai demandé si je pouvais partir avec eux. N’importe où. Qu’on me sorte de la Floride ! On me répond froidement que dormir dans mon salon serait suffisant. Ironiquement, je ressens la douche froide avant l’heure. Un véritable sentiment de solitude s’abat sur moi. Mais je ne laisse montrer aucune émotion sur mon visage. Comme un robot. Je souris en acquiesçant. Je baisse la tête et je continue ma profonde réflexion sur cette identité visuelle. Parce que, quand bien même c’était une futilité désormais, je me devais d’utiliser ma passion pour tenir. La tête baissée vers mon écran, j’entends des bribes d’une conversation. Une maison d’un tel réduite en miettes par un arbre, les fenêtres d’une telle brisées par le vent… Je visualise alors mon chez-moi. Entouré d’arbres aussi. De beaux arbres qui eux aussi pourront le réduire en miettes. D’une baie vitrée qui ne résistera certainement pas au souffle de l’ouragan. Je n’arrive pas à lever ma tête. Je rentre dans une espèce d’anesthésie émotionnelle. Je me coupe de tout le monde jusqu’à ce que le studio se vide et que je réalise qu’il est l’heure de rentrer chez moi. Je marche dans la rue, confuse. Je ne savais même pas par quoi commencer pour affronter tout ça. J’appelle mes parents, en vacances, pour leur annoncer la couleur. Et ils ont été plus que formidables, en se montrant vraiment confiants malgré la gravité de la situation.

Une fois à la maison, je me paralyse face aux infos. Le temps s’écoule bien plus lentement que les jours normaux. Je ne ferme pas les yeux de la nuit. Chaque bruit me faisait sursauter. Le petit matin est là. Je prends une douche. Je commence à recevoir quelques messages. De personnes auxquelles je m’attendais le moins bizarrement… ainsi que quelques proches. Je dois avouer que dans ce genre de situations, on réalise, une bonne fois pour toutes, le nombre de personnes – avec lesquelles même un lien de sang ne changerait pas en eux la broutille qu’est notre existence. Tant pis.

J’arrive au travail.

Impossible de me concentrer cette fois-ci. Chacun parlait de ses plans pour quitter. Mais je n’osais plus demander qu’on m’aide. Les autorités tardaient à annoncer un refuge alors que l’état d’urgence a été déclaré. Les news montraient des images apocalyptiques. Et tout ce que je me disais c’est que nous serions bientôt les prochains. Ma peur s’est transformée en une véritable douleur physique. Je passe plusieurs heures à lire toutes les prévisions. Mon cœur me fait de plus en plus mal. Je caresse nerveusement le haut de ma poitrine. J. rentre au bureau. Il nous demande ce qu’on fera. Pendant que chacun annonce son départ imminent, son regard investigateur s’arrête sur mon visage et, les larmes aux yeux, je réponds que je n’ai trouvé aucun moyen de partir. Lui non plus. Il hésite quelques secondes puis me dit que je pouvais me réfugier dans la maison de ses amis, avec lui et sa femme. C’est la première solution que j’avais en main. D’autres se sont présentées les unes après les autres… mais aucune ne valait celle-ci.

Encore une sale nuit à passer seule avant de retrouver J. et les autres. Je parle à des voisins quelques minutes. On me file une lampe torche et des piles. Je rentre à la maison. Je sors mon backpack. Je devais y mettre des vivres et les choses les plus importantes. Oui, ce n’était plus une question ridicule mais une véritable épreuve. Toutes mes jolies robes et mes accessoires n’avaient plus aucune valeur. J. m’appelle le lendemain pour me dire qu’il devait venir me chercher plus tôt que prévu car les pluies allaient commencer. Mon backpack est prêt. Je déplace mes meubles loin des baies vitrées rapidement. Une sirène sourde se déclenche soudainement sur mon téléphone. Je sursaute. Elle annonce l’approche de l’ouragan. Je ferme la maison. J. et sa femme m’attendent déjà dehors. Il pleut des cordes. Sur notre route, on voit un homme sur une bicyclette en train de pédaler aussi fort qu’il pouvait dans une avenue déserte. Oui, car, encore une fois, il n’y avait plus aucun moyen de transport. On le prend avec nous et l’accompagne à sa destination. Puis on se dirige vers la maison de Scott et Sherry. Sherry me prend dans ses bras dès qu’elle me voit. On rentre. Quelques règles de sécurité partagées et un talkie walkie chacun, on se sent rapidement unifiés pour affronter ce monstre ensemble. Des pleurs et des rires ont raisonné bien plus fort que les murs ne tremblaient. De profondes discussions et une humanité sans pareille ont rythmé chaque instant passé ensemble. J’ai rencontré des personnes extrêmement brillantes, sans artifice et inspirantes. Des intellectuels au cœur grand comme l’univers.

Le courant électrique s’arrête…

Nous sommes dans le noir. Irma rentre maintenant en scène. Tant mieux, nous étions tous épuisés de cette attente. Il pleut fort. Très fort. Le vent mugit. Les branches claquent contre les murs. Un arbre vient de s’effondrer. Mais je n’ai plus aucune force pour angoisser. Je m’abandonne à la musique assourdissante de cet ouragan. Je n’ai jamais vécu quelque chose d’aussi intense. Je suis à présent sereine grâce à tous ceux qui ont été là. Merci du fond du cœur. Nous sommes toujours en plein dedans à l’heure où j’écris tout ça. Encore quelques temps et tout sera fini pour n’en garder que des dégâts… et des leçons de vie poignantes”.

Dina Benbrahim après le passage d'Irma
Dina Benbrahim après le passage d’Irma
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