KHARBOUCHA : HISTOIRE D’UNE CHANTEUSE ET POÉTESSE ENGAGÉE

KHARBOUCHA : HISTOIRE D’UNE CHANTEUSE ET POÉTESSE ENGAGÉE

De son vrai nom, Hadda Al Ghaîtia, Kharboucha, également surnommée Houidda ou Krida (cheveux crépus), se mit en tête de s’attaquer à l’un des hommes les plus puissants du Maroc.  

En l’an de grâce 1895 de notre ère, la poétesse Kharboucha qui vivait dans la Région des Abda, excellait dans l’art oratoire de la Aïta*. Très portés par la musique, les Saâdiens s’en délectaient même en période de deuil** mais c’est avec le sultan alaouite Moulay Hassan Ier que cette poésie chantée allait renaître de ses cendres. Féru de musique, il en encourageait toutes les expressions, au même titre que le Melhoune ou Al Ala.

Cet engouement royal fit révéler de grands noms de chikhates telles que Lahouija, Al Idrissia, Massouda Rbatia, Habiba Rbatia, Aïcha Larbi, Tajina mais sa préférée était résolument Touria lmarrakchia qu’il comblait de présents et de faveurs. Après son décès, en 1894, le Chambellan Ahmed Ben Moussa, surnommé Ba Hmad, vint assumer la régence au nom du jeune sultan Moulay Abdelaziz, qui n’avait alors que 14 ans.

KHARBOUCHA : HISTOIRE D’UNE CHANTEUSE ET POÉTESSE ENGAGÉE

A l’époque, le Maroc se découpait en deux grandes zones, le Bled Makhzen, obéissant au pouvoir central mais cantonné aux principales villes et leurs périphéries immédiates et l’autre zone, appelée Bled Siba, se composait de vastes territoires insoumis, à la tête desquels se trouvaient des caïds et chefs puissants de tribus guerrières qui se soumettaient épisodiquement au pouvoir du Makhzen, au gré de leurs intérêts du moment.

Les sultans se rendaient constamment en campagne soit pour faire la guerre aux tribus insoumises ou calmer leurs velléités et parmi ces tribus, il y avait celle des Abda, à la tête de laquelle le Caïd avait été nommé par le défunt Moulay Hassan 1er, en 1879. Mais à la mort de ce grand Sultan, une période d’instabilité s’installa au cours de laquelle, plusieurs tribus des Abda, Doukkala et R’hamna, trompées par les Caïds locaux, vinrent à se rebeller contre ces potentats. Les Abda se composaient de plusieurs Fakhds (branches tribales) dont les plus importantes étaient les Fakhd des Bhatra (Bhatra Nord, Ouled Zaid, B’hatra Sud, Ghiat, Thamra et Moul Bergui), les Fakhd des Rbia (Idalaa, Shaim, Bkhati, Ch’hala) et les Fakhd des Amer (Jramna, Hsine, Mouissate). Le territoire des Abda était immense, il s’étendait de Safi jusqu’à Marrakech, du sud et de la périphérie d’El Jadida et de Casablanca. A la tête de ce grand territoire commandait un Caïd omnipotent, terrible, sanguinaire, du nom de Aïssa Ben Omar Al Abdi. Il avait hérité de ce titre à la mort de son frère, Mohamed ben Omar, en 1879. Au commencement, il n’était que Caïd des Bhatra, mais à force de razzia, de guerres fratricides et de rapines, il étendit son autorité sur toutes les autres tribus. Pour avoir la paix avec le Makhzen, il récoltait l’impôt que ce dernier lui réclamait chaque année, le doublant et gardant pour lui-même une grosse part du butin. Ceci lui permit de se retrouver à la tête d’une immense fortune. Aïssa montra un énorme appétit de pouvoir et de richesses. Il monopolisa les meilleurs pâturages et entretenait l’équivalent une cour sultanienne, en miniature. Les traditions makhzéniennes y furent introduites par son épouse Fatna, issue du sérail du défunt sultan. Ainsi il en imposait et était craint par tous les notables de la région, y compris par le Gouverneur de Safi, l’énigmatique Hamza Benhima.

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En 1895, une branche des Abda, en l’occurrence les Ouled Zaid, se révoltèrent contre l’autorité du Caid Aïssa Ben Omar, se plaignant d’être surexploités et qu’ils payaient beaucoup trop d’impôt comparativement aux autres Fakhds. Après quelques batailles, les troupes du Caid Aïssa commençaient à perdre trop d’hommes et ce, malgré le renfort en armes qu’il recevait du Makhzen. La tournure des événements devenait alarmante, d’autant que Safi était un port important pour les échanges commerciaux de l’empire et que l’on craignait qu’il ne tombât entre les mains des rebelles.

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Étonné par la combativité des Ouled Zaid, qu’il sous estimait, Aïssa Ben Omar chercha à en percer le secret. On lui rapporta qu’ils étaient animés par une femme, une cheikha que l’on appelait Kharboucha. Elle composait des poèmes de Aïta à la gloire des Ouled Zaid et y dénonçait le despotisme du Caid Aïssa.

À telle enseigne que les rebelles n’envisageaient jamais une sortie, une fête ou une cérémonie sans que Kharboucha n’y fût conviée. C’était elle qui leur donnait le courage et la détermination pour combattre le despotisme du grand caïd des Abda qui ne pouvait admettre de se faire ridiculiser par une femme. Il eut donc recours à un subterfuge.Il manda un certain nombre de notables et d’arbitres, issus des tribus voisines, pour organiser une rencontre de conciliation avec les rebelles, à Safi. Les Ouled Zaid acceptèrent et il fut décidé de se retrouver dans un endroit neutre, à l’intérieur de la ville. Comme on se méfiait tous les uns des autres, le choix se porta sur un grand hangar, appartenant à un négociant Espagnol du nom de Jorge, capable d’accueillir un grand nombre de guerriers.

Le 9 novembre 1895, les deux délégations de belligérants se présentèrent au lieu dit, un acte de cessation immédiate des hostilités, longuement négocié, fut rédigé et on commença à en faire la lecture, par un grand Alem.

Soudain le Caïd Aïssa Ben Omar pénétra à l’intérieur de l’entrepôt, ne s’adressa à personne et d’une démarche sûre et calme, traversa toute l’assemblée et s’arrêta à la hauteur d’un chef de la tribu ennemie, du nom d’Ould Charfa. D’un geste brusque et ferme, il se saisit de son grand sabre de Caïd et lui fendit la tête en deux.

Ce fut le signal donné aux partisans de Aïssa Ben Omar, qui attaquèrent alors les Ouled Zaid, pris au piège de cette infamie. S’ensuivit un véritable bain de sang. Les partisans du Caïd se faisaient un malin plaisir à égorger, trucider et éventrer les pauvres Ouled Zaid qui avaient été ainsi trahis. Le Caïd Aïssa ordonna que l’on fermât les portes de la ville afin qu’aucun Ouled Zaid ne puisse échapper à sa terrible vengeance. Les habitants de Safi qui attendaient la fin des négociations furent soudains surpris par les cris des massacres. Croyant d’abord que le Gouverneur Benhima était mort et qu’ils allaitent être tous massacrés, ils se mirent à courir vers l’extérieur pour échapper à ce macabre règlement de compte. Mais arrivés aux portes de la ville qu’ils trouvèrent fermées, jaillit alors une gigantesque bousculade. Les plus vaillants enjambant et escaladant les plus faibles, dans un indescriptible capharnaüm. Des centaines de gens gémissaient, sans que personnes ne leur vienne en aide. Ceux des Ouled Zaid qui avaient échappé au massacre, crurent bon d’aller se réfugier au marabout du Saint Bou Mohamed Saleh, mais ils furent pourchassés dans les dédales du mausolée par les partisans du Caid Aïssa et y furent à leur tour, massacrés.

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En ce triste jour de 1895, connu aussi comme l’année de la bousculade (Rafssa), plus de 800 guerriers survivants des Ouled Zaid furent emprisonnés à Marrakech, Tetouan, Rabat, Essaouira ou encore dans la terrible prison de Berdouz appartenant au Caid Aïssa mourut en 1924. Sa Kasbah fut pillée et totalement détruite quelques temps plus tard.

*Al-aïta, poésie orale et musique traditionnelle au Maroc, Hassan Najmi,

*Au même titre que le Malhoune ou l’Ahidouss, la Aïta fait partie de l’identité culturelle du Maroc

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