LA PEINTURE FRACTALE DE GHITA KHAMLICHI

La peinture de Ghita Khamlichi relève de l’esthétique fractale dans son écriture onirique, son architecture asymétrique, sa texture ésotérique.

Se matérialisent des combinaisons de particules, des attractions de molécules, des imbrications de tentacules. Se trament les irrégularités dans une étonnante syntonie sémiotique. Le motif se configure dans sa saisine globale avant de révéler les fétiches cachés dans ses plissures.

S’incarnent dès lors, dans les artéfacts subtilement explicités d’une touche complétive, des entités fantomatiques, des animalcules fantastiques, des corpuscules thaumaturgiques, surgis par enchantement d’univers algorithmiques, captés dans l’extase rythmique.

Se profilent sur bordures d’étranges bestiaires, des vouivres et des chimères, des guivres et des cerbères, des phénix et des oiseaux-tonne. S’évoquent, dans les contours et les détours, les sinuosités sibyllines de la nature, les ondulations des dunes et des collines, les flexuosités des rivières et des ravines, les mirages des immensités désertiques, les dérivations de l’imaginaire intime sur musique mystique.

Une peinture sensitive

Les monomères s’agglomèrent et se synchronisent dans des concordances allégoriques, paramnésiques, effeuilleuses d’imprégnations mémoratives, éveilleuses de rêveries immersives. Les éclaboussures de couleurs vives, bleus, rouges, jaunes primaires, transfigurent la tissure blanche et noire en profondeur interstellaire. La toile spéculaire se transmute en lucarne lunaire, magnétise le regard dans le dédale circulaire. Les matrices mouvantes, par effet d’optique, s’étirent et se rétractent dans les chamarrures, s’estompent et se diffractent dans les courbures. La transe chromatique hypnotise la perception dans ses girations convulsives. L’informelle beauté des formes, l’intrication morphologique, la complexité géométrique, l’imprévisibilité métaphorique, puisent leurs mystérieuses vibrations dans la gestuelle spasmodique de l’artiste, les ondes mélodiques qui secouent son âme et son corps. L’œuvre symbiotique, fulgurance unique, illumination synthétique, se réalise sans intention conceptuelle.. La dynamique picturale déborde les limites euclidiennes. L’hybridation symbolique transgresse les références sémantiques. Elle se signifie dans son auto-similitude, plonge l’interprétation dans l’incertitude, s’impose d’emblée comme une plénitude. L’infinitude creuse ses brèches dans le finitude.

Une démarche rimbaldienne

Les performances de Gita Khamlichi expriment intensément sa relation passionnelle, fusionnelle, ascensionnelle, avec sa création plastique. L’artiste se pénètre de musique soufie, en lotus se statufie, à l’image mentale en germination s’identifie, de la bacchanale ambiante se purifie, s’atomise et se réunifie, se projette dans l’espace cosmique à la rencontre de l’œuvre étoilée. Elle s’installe dans l’immédiateté de l’expérience sensible, dans la ferveur et l’ardeur expansibles. Elle s’intériorise son éclair pour réverbérer l’inexprimable. Elle ressuscite et renouvelle, sur place publique, les scènes ancestrales des saltimbanques extraordinaires, des troubadours visionnaires (Sidi Abderrahmane Al Majdoub), des acrobates tourbillonnaires (Oulad Sidi Ahmed ou Moussa)… La démarche est intuitivement rimbaldienne. Les “Voyelles” magiques d’Arthur Rimbaud se métamorphosent en notes drapées de couleurs. “Les naissances latentes”, “golfes d’ombres”, “candeur des vapeurs et des tentes”, “lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombrelles”, explosent “dans la colère ou les ivresses pénitentes”. Ghita khamlichi n’occulte aucune tempête intérieure. Elle affirme par sa technique avant-gardiste, enracinée dans les sources immortelles de sa culture marocaine, l’intemporalité de l’art au-delà des frontières.

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Une intuition créative

Ghita Khamlichi est née artiste. Le don ne s’apprend ni se conquiert. Il se reçoit et se perçoit comme une grâce cognitive. Il fraie sa tortille hors traverses connues. Il laboure son sillon sans idées convenues. Il étincelle l’opacité normative de sa lumière générative. N’est ce pas ce qu’Henri Bergson appelle l’intuition créative, qui ne s’épanouit que dans l’élan vital, cette conscience extensive de l’existence. L’artiste exécute in vivo ses fresques géantes, insoucieuse des prunelles admiratives et des clameurs encourageantes. Elle propulse sa peinture à la mitraille, traverse allégrement la muraille, ressurgit de l’autre côté du miroir, les mains fleuries d’irisations célestes. Elle n’a point besoin d’expliciter ses escapades sublunaires dans le langage ordinaire. La quintessence de son art se concentre dans cette pulsion physique tressaillante de résonances métaphysiques. Le sens germine dans le chaos du non-sens.

“Si le monde n’a absolument aucun sens, dit Alice, qui nous empêche d’en inventer un?” Alice au pays des merveilles, Lewis Carrol.

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