Leïla Alaoui: l’objectif d’une femme intègre

Photo ©Augustin Le Gall

Un an après sa disparition, Enti a tenu à rendre hommage à la photographe Leila Alaoui, en résonance avec le sens profondément généreux de son engagement.

“Au Burkina Faso, les femmes en général ne connaissent pas leurs droits”, déclare Bibata Ouédraogo, mère de six enfants et formatrice en contraception et santé. “La femme croit que, le droit, là, c’est réservé pour l’homme ; et [que] la femme doit se soumettre à l’homme.” C’était pour rencontrer, accompagner, aider Bibata et bien d’autres femmes dans leurs longs et patients efforts que Leila Alaoui s’était rendue au Burkina Faso, le “pays des Hommes intègres”. Fidèle à ses convictions, elle tenait à ce que son travail photographique soit utile… à l’humanité. Ses séries comme celles sur les réfugiés syriens au Liban ou les portraits sobrement intitulés Les Marocains témoignent de la qualité de son regard.

Photo © Yassine Toumi

Par hasard, elle se trouvait à New York, le 11 septembre 2001, et à Paris, le 13 novembre 2015. Mais le 15 janvier 2016 fut la fois de trop. Au restaurant Capuccino, à Ouagadougou, elle est tombée sous les balles des tirs aveugles de jihadistes, avec Mahamadi Ouédraogo, le chauffeur qui l’accompagnait. Ils se trouvaient à l’hôtel Splendid pour préparer un reportage photographique dans le cadre de la campagne Mon corps, mes droits d’Amnesty International. Cette opération visait à sensibiliser l’ensemble des Burkinabés aux droits des femmes et à leur accès à la contraception. Alors que de nombreuses et très notables avancées ont été faites dans les textes de loi, y compris constitutionnels, la situation sur le terrain est dramatique.

Martine Kabore, à Ouagadougou, par Leila Alaoui, campagne ‘Mon corps, mes droits’ d’Amnesty International.

“En ville, ça va. Ça va un peu mieux. Mais dans les villages, les femmes souffrent”, explique Bibata Ouédraogo. Une statistique, parmi beaucoup, retient l’attention : le nombre de naissances chez les adolescentes. Selon la Banque Mondiale, en 2011, il était de 118 accouchements pour 1000 jeunes filles entre 15 et 19 ans ! On peut le comparer au taux marocain, qui était la même année de 33 pour 1000, très proche de celui des États-Unis : 32. En France, il était de 10. C’est qu’au Burkina, précise Amnesty, plus de la moitié des femmes sont mariées avant leurs 18 ans. Et rarement de leur plein gré !… Le manque d’éducation fait que, bien souvent, ces toutes jeunes femmes ne savent même pas comment elles sont tombées enceintes. D’autres doivent se cacher d’un mari hostile à ce qu’elles prennent la pilule, quand elles ne doivent pas s’endetter pour se protéger. Enfin, le Burkina est largement touché par la coutume de l’excision. Avec de solides lois et un véritable engagement des autorités, les mentalités commencent à changer, mais la pratique, hélas, recule bien moins vite que les opinions.

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Autant de raisons qui expliquent, sans doute, que Leila Alaoui avait accepté de mettre son talent au service de ces femmes — et de ces hommes — qui vivent, dans un dénuement et des difficultés majeures, des drames quotidiens bouleversants. L’artiste s’est attachée à nous montrer la dignité et la beauté des êtres qu’elle y a rencontrés, sans pitié condescendante, mais, bien au contraire, en les magnifiant et en nous les rendant dans toute leur humanité. Superbe travail !

Malika ‘La Slammeuse’, à Ouagadougou, par Leïla Alaoui, campagne ‘Mon corps, mes droits’ d’Amnesty International

Laissons à Bibata Ouédraogo le mot de la fin : “Quand on sème le mil, ce n’est qu’un germe, d’abord. Ensuite, il pousse, et on voit les feuilles. Puis on cultive le mil. Je peux dire ça : à Sissaba [son village], on a semé, et ça a commencé à pousser. Et il faut poursuivre. Il faut mettre de l’engrais pour que le mil grandisse.”

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