IL ÉTAIT UNE FOIS LA MEDFOUNA… UN CONTE BIEN APPÉTISSANT

Une histoire de Medfouna…

On raconte qu’un jour, pour consterner la galerie, un prince d’Al Andalus commanda à son cuisinier un plat particulier. Il lui demanda de préparer une recette telle qu’il l’avait imaginée. A base de de Chaâriya (nouilles fines), dans laquelle il allait engloutir de grands morceaux de poulet découpés en lamelles. De telle sorte qu’on ne puisse voir en surface que la montagne de nouilles, enduite de sucre glace et de qarfa (Cannelle en poudre), saupoudrée d’amandes grillées.

Après avoir passé une bonne partie de la nuit à déclamer des poèmes et écouter les concubines chanter de longue mélopées et autres noubas dont seules les cours d’Al Andalus avaient le secret, les courtisans prirent ensuite place autour de la grande table du Majliss du Prince.

Les invités présents à cette soirée avaient bu beaucoup de vin rouge et ocre qu’ils faisaient discrètement venir de la Sierra, par le biais de marchands slaves. Au bout d’un moment, sentant les estomacs de ses invités gargouiller de faim et d’impatience, le prince fit signe à Massoud, le grand eunuque noir, de servir le dîner.

D’un claquement de doigt, une longue file de servantes vint déposer des mets raffinés attendus en pareille circonstance. Quant à Messaouda, la terrible ârifa, elle vint accompagnée de quatre servantes, apportant un immense plat qu’elles posèrent au milieu de la table.

C’était une sorte de montagne de fines nouilles, communément appelée Chaâriya, enneigée de sucre glace et de qarfa. Les convives réveillés soudain de leur torpeur par cet imposant spectacle culinaire et n’y voyant que cette montagne de fines nouilles, se mirent à se regarder les uns les autres, sans oser ouvrir la bouche, de peur d’incommoder le maître des séants.

En effet, le prince les avait habitué à de grandioses agapes, avec de la viande de mouton, de cerf et toutes sortes de mets inimaginables. Comment, cette fois-ci, pouvait-on leur offrir un aussi grand plat de nouilles ? Sans trop oser l’avouer, poètes et vizirs se demandèrent si leur prince était soudainement devenu pringre. Comment pouvait-il leur dresser juste ce plat de Chaâriya ? Qu’essayait-il de leur signifier ? Etait-ce une quelconque disgrâce en gestation ?

Consternés par le spectacle culinaire, se regardant les uns, les autres, les convives ne savaient plus comment réagir face à cette situation qu’ils commençaient à trouver offensante à leur égard. Aussi fiers qu’ils étaient, ils ne pouvaient se laisser humilier de la sorte. Quitte à en perdre la tête, autant que cela se fisse dans la dignité.

Ils étaient, pour la majorité d’entre eux, des arabes madrés, descendants des premiers conquérants de l’Andalousie. Chacun d’eux était aussi attaché à descendance qu’ils l’étaient à leurs burnous. La fierté arabe, terrible Açabiya des temps anciens, leur pendait au nez et ils n’hésitaient pas à sortir les épées de leurs fourreaux à la moindre tentative de mise en cause de leurs lignées.

Apercevant avec malice l’effet produit sur ses convives,le prince facétieux fit durer le plaisir, afin de tester le degré de vanité de ses compagnons. Très vite, des chuchotements commencèrent à monter, signe d’une action de masse en gestation. Mais personne n’osait questionner le prince sur ce qu’il avait devant les yeux.

C’est alors que le vieux Vizir Mansour prit son courage à deux main, car en fin de compte, sa tête ne valait plus grand chose depuis sa récente disgrâce. Il se dit que face à la peur des autres convives, il était invraisemblablement celui qui n’avait plus grand chose à perdre si ce n’est sa tête, roulant sur le grand tapis de la salle du trône. D’autant qu’il était très âgé et qu’il souffrait horriblement de la goutte.

Mansour se leva tant bien que mal et s’adressa d’un air révérencieux au prince, disant :

– “Mon Seigneur, vous nous avez habitué par le passé à de belles et grandes agapes, dont tout Cordoue parle et voilà qu’aujourd’hui, bien que nous ayons été de forte bonne compagnie de votre seigneurie, nous sentons notre déchéance proche, car nous avons le sentiment que l’on nous sert notre dernier repas, avant de trépasser…”

“Et qui te permet de dire, mon cher Mansour que ceci est votre dernier repas ?” questionna le prince.

– “Qu’à cela ne plaise à Mon Seigneur, mais ce plat de Chaâriya est dans la tradition de Cordoue, celui que l’on sert aux condamnés, avant que leurs têtes ne roulent sur le billot… Et ma foi, la torture y est presque associée puisqu’on pousse le châtiment jusqu’à saupoudrer la semoule de sucre et de Qarfa, comme si notre mort devait être douce-amère…Et ma foi nous aurions pu nous attendre à presque tous les châtiments imaginables, mais celui-ci nous paraît le plus vicieux qu’un prince puisse imaginer pour se débarrasser de ses Vizirs et poètes attitrés…

“Et pourquoi voudrais-je donc vous tuer tous en vous servant ce plat ? Je pourrais faire autrement et demander à Messaoud de vous passer au fil de son épée, sans crier gare et sans vous donner à manger, si telle était mon intention de vous occire”…dit le prince en esquissant un sourire en coin…

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– “Alors, reprit Mansour, nous ne comprenons pas le sens que Mon Seigneur veut donner à cela en nous servant ce grand plat de Chaâriya? Ou alors Mon Seigneur serait-il devenu si moins généreux envers ses convives, qu’il veut leur signifier par-là que les temps de rigueur sont à présent, de rigueur ?

– “Et qui vous fait penser cela Mansour ?

– “Eh bien ma foi…

– “Laisse ta foi là où elle est et parle-moi franchement Mansour, dit le prince.

– “En bien, dit Mansour tout en tremblant encore plus, ce plat est aussi mangé par les cordouans les plus pauvres… et… Mon Seigneur nous signifie-t-il par là qu’il se serait soudain appauvri, lui qui possède les trésors de toute l’Andalousie…?

– “Mansour tu ne changeras donc jamais, ta langue de vipère te perdra un jour, mais aujourd’hui ne sera pas le jour de ta perte… du moins pas encore…

Sentant soudain le danger venir au galop, le Vizir se jeta de tout son poids par terre, embrassant le sol et implorant le pardon du prince pour tant d’outrecuidance et de sotte effronterie. Les autres convives voyant le saut que fit le Vizir par terre, l’imitèrent et se prosternèrent tous, face contre terre, implorant le pardon du maître, car ils ne voulaient pas être les victimes collatérales du courage du Vizir. Eux qui cherchaient surtout à faire durer le plus longtemps possible ces plaisirs, souvent accompagnés des largesses du prince…

Voyant cette étrange scène mais ne regrettant aucunement de voir tous ces serviles serviteurs ainsi réduits à leurs justes caricatures, le prince prit tout son temps avant de leur demander de se relever. Au fond il aimait les humilier ainsi, car il leur rappelait qu’ils n’étaient finalement pas grand-chose, et aucun d’entre eux n’avait assez de courage pour lui tenir tête.. Tout d’un coup, pris d’un fou rire, le prince s’adressa à ces compagnons :

– “Relevez-vous tas de chacals que vous êtes! Je sais ce que vous valez tous, plus prompts à broder des poèmes exquis à ma gloire, mais n’hésitant pas à comploter à la première occasion contre moi. Vous n’hésiterez pas un instant à m’empoisonner si vous y trouviez un intérêt pécuniaire ou de pouvoir. Malheureusement, vous êtes un mal nécessaire, mais je vous enterrerai bien tous sous des montagnes d’immondices, c’est tout ce que vous méritez…Mais ce soir je ne vais pas vous raccourcir ni mettre fin à votre plaisir et au mien. Pas ce soir, pas encore… Alors je vous invite à goûter ce plat succulent avant de le juger…

Les convives, estomaqués par la diatribe du prince, mais ayant trop faim pour se mettre à contredire une épée acérée, reprirent leurs places autour de la table, toujours méfiants, attendant que le prince commença à manger. Bien-sûr, le prince avait deviné la peur de ses compagnons. Il commença donc à manger en premier, comme il était de coutume. Les autres lui emboîtèrent les fourches manuelles.

Tout d’un coup un cri jaillit de l’assistance :

– “Aaah quelle est cette chose qui pointe sous la Chaâriya ? s’écria Arjoune le poète efféminé.
– “Cela semble être du poulet, rétorqua Yahya le barde slave…
– “Effectivement… rétorqua le prince, tout content de l’effet produit sur ses compagnons.
– “Mon Seigneur, si je puis me permettre de vous adresser la présente question, comment s’appelle ce plat qu’on n’a jamais vu de mémoire de Cordouan, demanda Mansour le Vizir ?
– “C’est une Medfouna, répliqua le prince. Du Poulet cuit au safran et aux épices et enterré dans la Chaâriya. C’est mon invention personnelle et je l’ai appelée ainsi en hommage aux nouilles de grenade…J’ai choisi d’y enterrer un poulet rôti, pour vous signifier qu’aussi importants et bien habillés que vous êtes, vous finirez tous comme ce poulet, entièrement ensevelis, et personne ne saura que c’est vous qui y êtes…
– “Medfouna…pour enterré, le poulet est bien enterré… j’espère qu’on ne va pas m’enterrer dans la Chaâriya moi aussi, dit Arjoune...
– “Si Mon Seigneur le permet, osa l’intrépide Mansour, je voudrais vous suggérer d’ajouter un peu de lait au-dessus, comme ça on dira que Arjoune a été arrosé de lait à son enterrement…

Et tous partirent d’un éclat de rire que rien ne semblait plus arrêter… La soirée se termina aux aurores quand le Muezzin signifia qu’il était temps de mettre un terme à ces agapes interdites…

Ainsi naquit la fameuse Medfouna, à Cordoue vers l’an mil de notre ère, ce fameux plat de Chaâriya que beaucoup nomment encore ainsi ou Seffa au lait ou plus récemment encore, Surprise, pour faire plus in et moins guindé…

D’après vous, cette histoire est-elle vraie ou serait-elle le fruit de l’imagination d’un certain Rachid Boufous ? En attendant, nous on aime la Medfouna et on se contentera de cette version qui nous semble bien jolie à raconter !

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