Paroles de femmes: quand prendrons-nous notre destin en main?

Peinture Femmes Berbères de Leila Olga.

Elle devait avoir la soixantaine.

La vie avait laissé les traces de son passage sur son visage blême aux traits fatigués et sur ses mains frippées aux ongles abîmés. Ses joues étaient tellement creuses qu’on ne voyait plus que son nez aquilin et ses yeux, verts, énormes, globuleux. Ils avaient dû être un de ses grands atouts dans sa jeunesse. Mais aujourd’hui ils étaient vides de toute expression et de toute beauté.

Lorsque nos regards se sont croisés pour la première fois, elle m’a parue totalement insignifiante et j’ai continué ma conversation avec la dame qui se tenait près de moi. Puis j’ai entendu sa voix, rauque, puissante, en totale contradiction avec son corps frêle qui semblait malade.

Elle parlait un français impeccable comme toutes les marocaines de sa génération qui ont fait des études. Au fil de la discussion, j’ai appris qu’elle avait occupé un poste important. Je me suis alors dit qu’encore une fois, les apparences étaient trompeuses. Et qu’il fallait que je cesse de confondre femme voilée avec femme effacée et soumise! Mais voilà qu’elle lança cette première phrase qui me choqua au plus profond de moi-même.

– Vous savez, moi, j’évite la compagnie des femmes et les discussions avec elles! Je préfère de loin parler aux hommes! C’est toujours bien plus intéressant!

Je l’ai regardée, bouche-bée, et lui ai dit, en souriant, pour ne pas lui paraître belliqueuse :

– Quand est-ce que nous allons nous décider, nous les femmes, à être solidaires entre nous pour pouvoir nous en sortir?”

Elle m’a regardée, comme surprise par mes propos, m’a souri mais ne m’a pas répondu. Elle ne devait pas comprendre pourquoi nous avions besoin de nous unir, ni contre qui …
Puis, pour je ne sais quelle raison, elle voulut nous expliquer pourquoi elle portait le voile. Pourtant personne n’avait abordé ce sujet.

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– Ouf! J’ai chaud avec ce truc sur la tête! Et encore, là, je commence à m’habituer! Les premiers temps j’ai souffert le martyre!

Une des dames se permit de lui faire remarquer que c’était son choix et qu’il fallait l’assumer.

– J’aurais bien aimé t’y voir!, rétorqua-t-elle avec véhémence. Mes trois fils se sont ligués contre moi! Trois hommes qui te disent que tu n’as plus l’âge de sortir dans la rue avec la tête découverte! Je n’avais pas le choix!

– Ben je suis désolée mais tu es une adulte et, qui plus est, c’est toi la mère! Ca doit être ta décision et non la leur! répondit l’autre dame.

Rien d’extraordinaire, me direz-vous ! Et c’est hélas tellement vrai !

Mais je ne peux m’empêcher de me reposer indéfiniment les mêmes questions:

Quand prendrons-nous notre destin en main? Quand comprendrons-nous que nous sommes en grande partie responsables des valeurs de nos enfants? Et quand arrêterons-nous de suivre le troupeau sans avoir rien compris à ce qui le pousse à avancer?

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