WALLADA ET IBN ZEYDOUN, LA PLUS GRANDE HISTOIRE D’AMOUR DE L’AN MILLE

WALLADA ET IBN ZEYDOUN, LA PLUS GRANDE HISTOIRE D’AMOUR DE L’AN MILLE

En l’an Mille, une femme du nom de Wallada se mit en tête de créer un salon littéraire à Cordoue. S’ensuivit l’une des plus belles et terribles histoire d’amour de tous les temps.

Ce fut au début du 11è siècle, le fameux an Mille de notre ère. Cordoue, alors joyau de l’Occident musulman et capitale d’Al Andalus assiste alors à la chute du Califat Omeyyade, affaibli et déchiré par des querelles aux conséquences désastreuses.

Après la mort en 1002 du grand vizir Al Hajib Mohamed Ibn Abi Amir surnommé Al Mansour, ou encore le terrible Almanzor, la princesse andalouse Wallada, fille du dernier Calife Omeyyade Muhammad Al Moustakfi Billah (976-1025), connut une enfance et une jeunesse marquée par la guerre civile.

Ces troubles marquèrent l’agonie du Califat Omeyyade de Cordoue. Le père de Wallada, assassiné en 1025 à Uclès, ne laissa derrière lui aucun héritier mâle, ce qui ne fit qu’encourager chaque wali à se proclamer émir et ouvrir ainsi la première période des taïfas, ces petits royaumes qui, à force de se faire la guerre et de s’allier aux rois catholiques d’Aragon, de Castille et de Navarre, causèrent la perte d’Al Andalus, et accélérèrent la Reconquista, malgré les intermèdes Almoravide, Almohade et Merinide…

WALLADA ET IBN ZEYDOUN, LA PLUS GRANDE HISTOIRE D’AMOUR DE L’AN MILLE

Wallada était une femme d’une très grande beauté, mais elle fut aussi une femme de lettres et une grande poétesse. Malgré son jeune âge, elle mena une vie très libre. Pour illustrer la liberté de son comportement, l’histoire raconte qu’elle refusait de se plier à certaines obligations du Coran, en particulier le port du voile. Elle était selon Ibn Bassâm «la première femme de son temps, par son allure libre et son dédain au voile, à montrer sa nature ardente».

Elle était blonde, élancée, elle était une poétesse de talent et jouait du luth. Avec de telles qualités, il est naturel d’imaginer que de nombreux littéraires recherchaient sa compagnie: «Les lettrés se dirigeaient vers la lumière de cette lune brillante comme le phare de la nuit» rapportait Ibn Bassâm, ajoutant «Ils luttaient pour obtenir la douceur de son intimité, tant était désiré son accès». Pour recevoir les écrivains et les poètes de son temps, elle eut l’idée de fonder le premier salon littéraire dans sa propre résidence qui devint alors le rendez-vous des gens bien nés, fréquenté par les écrivains et les poètes. Déterminée, elle avait brodé sur les pans de sa tunique, Je suis, je le jure au nom de Dieu, plus apte à occuper les plus hautes fonctions, d’une part et c’est avec fierté que je poursuis la voie que j’ai choisi, de l’autre.

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Durant ces rencontres, des joutes célèbres furent organisées et virent s’affronter les plus illustres poètes et philosophes de leur temps. A l’arrivée de la nouvelle dynastie régnante, Wallada n’eut à subir aucune mesure répressive des Bani Jawhar à Cordoue. Elle garda son statut de princesse et fut même autorisée à continuer à organiser chez elle, les fameux salons littéraires appelés Majaliss Al Adab. Elle se consacra également à l’instruction des filles de la haute société Cordouane.

Sa poésie était reconnue comme aussi fine et douce qu’elle l’était elle-même. Lors de ses soirées littéraires, Wallada pouvait apparaître, vêtue d’une robe, sur laquelle étaient brodés des vers d’amour en or. Elle prenait part à ces joutes de poésie en exprimant ses sentiments avec liberté et audace, ce qui lui valut de nombreuses critiques. A l’époque, Al Andalus n’était pas le havre de paix et de coexistence, décrit par les historiens laudateurs d’une renaissance islamique, féconde et empreinte d’une coexistence pacifique entre les trois religions monothéistes. Ce fut plutôt une époque de guerres incessantes, ponctuée par de rares accalmies. Les princes et les califes construisaient certes des palais fastueux et des mosquées resplendissantes, mais le commun des mortels vivait misérablement, dans une société stratifiée, codifiée à l’extrême et où les gens jouissaient de très peu de libertés. Le Calife, ses vizirs et la haute bourgeoisie Omeyyade, tous d’origine arabe, avaient tous les droits et avantages, entourés et protégés par une armée d’esclaves et de mercenaires, d’origine slave. Les chrétiens et les juifs étaient tolérés comme dhimmis et payaient la Jizya, cet impôt propre aux gens du livre et étaient confinés dans leurs quartiers ou ghettos. Les berbères qui servaient de guerriers et dont les califes se méfiaient grandement étaient tenus à l’écart des affaires de l’état, ce qui les poussait à se rebeller sans cesse contre cette discrimination. De même que le pouvoir Califal était cadré et protégé aussi par une armée de faqîhs qui n’hésitaient pas à dégainer leurs fatwas excommunicatrices à chaque fois qu’un savant ou un courant de pensée venaient à s’éloigner du dogme général, très conservateur. Ainsi, on vit plusieurs penseurs, parmi les plus illustres subir les affres des colères réelles ou simulées des califes et de leurs séides. On n’hésita pas bannir ou à brûler les œuvres de beaucoup d’entre eux, ceci, bien avant que l’inquisition ne vint imiter ces pratiques scélérates. Averroès, Ibn Hazm, et plus tard Ibn Al Khatib et tant d’autres penseurs Andalous eurent à endurer ces exactions.

Lorsque Ibn Zeydoun, un des plus célèbres poètes d’Al Andalous, se mit à fréquenter le salon littéraire de Wallada, ce dernier tomba follement amoureux de la princesse. Né en 1003 à Cordoue dans une riche famille d’intellectuels et après des études à l’Université de Cordoue, son talent exceptionnel le classa très tôt parmi les plus grands poètes de son époque. C’est pour Wallada qu’il écrira ses plus beaux poèmes, dans une langue fluide, claire et expressive. Leur histoire d’amour fit grand bruit à Cordoue. La poétesse lui accorda un rendez-vous par le distique suivant :

 Attends ma visite à l’heure où la nuit devient obscure, car la nuit est le meilleur moyen de garder les secrets;

Ce que je ressens pour toi, si la lune l’éprouvait, elle ne se montrerait pas;

Si la nuit l’éprouvait, elle ne ferait pas tomber ses ténèbres;

Si l’étoile l’éprouvait, elle ne marcherait plus dans la nuit.

Mais cet amour, bien réel, prit de telles proportions qu’il devint le sujet de discussion préféré de la haute société de Cordoue. Wallada, ne fut épargnée d’une punition publique, pour entrave aux bonnes mœurs, que parce qu’elle était princesse, fille du défunt Calife. Malgré cela, son comportement et sa liberté de ton lui avaient causé des ennuis avec les censeurs de la pensée libre, qui sévissaient à Cordoue. Elle eut de nombreux défenseurs de son honnêteté, comme Ibn Hazm, auteur du “Collier de la Colombe” (Tawk Al Hamama, livre de l’amour par excellence) et le vizir Ibn Abdus, son éternel protecteur.

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WALLADA ET IBN ZEYDOUN, LA PLUS GRANDE HISTOIRE D’AMOUR DE L’AN MILLE

Il n’en fut pas de même pour Ibn Zeydoun. Tout d’abord auprès des Jawharides, nouveaux maîtres de Cordoue, Ibn Zeydoun se voit défait dans sa conquête par Ibn Abdous, un rival en ambition… et en amour. Car, faut-il le savoir, la belle Wallada embrase les sens de tous ces messieurs, créant ainsi des jaloux, dont le vizir Abou Amir ibn Abdous.

Ibn Zeydoun fut donc emprisonné par son richissime rival, qui accusa le poète de comploter contre le roi. Jeté en prison, Ibn Zeydoun adresse au roi Jahwar des suppliques, en vain. Néanmoins, le prince héritier Mohamed eut pitié de lui et le fit évader. Le poète s’échappa de la prison et envoya un long poème à la jeune femme pour lui demander de fuir avec lui. Voici la fin de ce poème :

Si la pleine lune des ténèbres s’inclinait amoureusement vers nous de l’endroit où elle se lève, elle ne ferait pas changer notre désir.

Garde la promesse, même si nous restons séparés. Pour moi, je me contenterai du souvenir de l’image vue en rêve.

Dans ta réponse sera ma joie si tu augmentes par elle les faveurs dont tu as toujours été généreuse.

Et j’appelle sur toi le salut d’Allah, tant que durera ton amour que tu caches, même à moi…”.

Ibn Zeydoun continua pendant longtemps à envoyer à Wallada des poèmes d’amour. Mais la fuite du poète et les pressions “amicales” du nouveau roi de Cordoue, poussèrent Wallada à rejeter Ibn Zeydoun à tout jamais. Et ce fut d’une violence inouïe. Possessive, jalouse, mais sincèrement amoureuse, elle lui reprocha de l’avoir trahie avec sa servante, Sokra une belle esclave d’origine espagnole. C’est ainsi qu’elle exprima ceci dans un poème resté mythique :

“Si tu avais fait preuve d’équité à l’égard de notre amour, tu n’aurais pas aimé ma servante, la préférant ainsi à moi-même.

Tu as délaissé une belle branche chargée de fruits mûrs pour aller vers une autre qui en était dépourvue.

Tu savais pourtant que c’est moi la pleine lune du firmament, mais tu as préféré, pour mon malheur, aimer Jupiter”.

Ibn Zeydoun ne reverra plus jamais la princesse Wallada, qui restera cloîtrée chez elle, sans jamais vouloir se marier. Fou de chagrin, le poète se réfugia à Séville, mais continua à se rendre furtivement dans les environs de Cordoue, espérant qu’il y rencontrerait l’amour de sa vie. De Séville il passa à Valence où il fut accueilli avec les honneurs que l’on doit à son talent mais le cœur définitivement brisé et la dignité profondément atteinte.

A la mort de Jahwar en 1043, son fils Mohamed lui succéda. Ibn Zeydoun fut alors réhabilité, puis nommé ambassadeur du royaume de Séville. Cependant, il demeura affligé par le comportement de Wallada qui refusait toujours de le voir, bien que les temps lui furent plus cléments. Cependant, le poète continua de lui dédier ses plus beaux vers jusqu’à la la fin de sa vie. Ibn Zeydoun meurt de chagrin en 1070. Wallada mourut vingt ans plus tard sans s’être jamais mariée.

Bien des années après le décès d’Ibn Zeydoun et prise de remords, la princesse Wallada composa les vers suivants à l’attention de son impossible et défunt amour :

“Lorsqu’en hiver nous nous rendions visite, les braises du désir me brûlaient la nuit durant…

Comment se fait-il que j’en sois venue à être séparée de lui, c’est bien le Destin qui précipita ce que je voulais éviter…

Les nuits passent sans que je voie l’éloignement prendre fin, sans que je voie la patience m’affranchir de la servitude du désir…

Que Dieu arrose une terre devenue désormais ta demeure, en déversant une pluie abondante et ininterrompue…”

Ainsi prit fin l’histoire des amoureux de l’an Mille.

Et pour l'histoire

Des vers en arabe de Wallada et Ibn Zeydoun

ابيات ابن زيدون

يا من غدوت به في الناس مشتهرا
قلبي يقاسي عليك الهم و الفكر
ان غبت لم الق انسانا يؤانسني
و ان حضرت فكل الناس قد حضر

ابيات ولّادة

اغار عليك من عينى و منى
و منك ومن زمانك و المكان
ولو أنى خبأتك فى عيونى
الى يوم القيامه ما كفانى

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