IL ÉTAIT UNE FOIS, ZEYNAB AL-NAFZAWIYYA, LA REINE DE MARRAKECH

IL ÉTAIT UNE FOIS, ZEYNAB AL-NAFZAWIYYA, LA REINE DE MARRAKECH

En l’an de grâce 1039 de notre ère, un riche négociant  vint s’installer à Aghmat, un petit village escarpé dans les montagnes de l’Atlas. Originaire de Nefzawa, fraction de la grande tribu zénète, située dans l’Ifriquiya, il épousa une berbère qui donna naissance à une belle petite rousse, qu’ils appelèrent Zeynab.

Dotée d’une beauté extraordinaire et d’une intelligence exceptionnelle, Zeynab eut un grand destin qui bouleversa l’histoire du Maroc et de l’Espagne pour des siècles…

Petite, son père veilla à ce qu’elle apprenne à lire et à écrire en la confiant à la petite communauté des fokahas kairounais d’Aghmat. En outre il lui assigna une nourrice noire, surnommée Ito la chauve. Celle-ci se disait descendante d’une famille royale africaine avant d’être réduite à l’esclavage à Aghmat. Ainsi, Ito enseigna à Zeynab la science de la séduction, les mystères des hommes et des bribes de médecine par les plantes.

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Aghmat était une ancienne dépendance des Masmouda. Ces derniers furent écrasés par les Maghrawa (de Imgharen) grâce à leur chef Yusuf Ibn Ouatas qui en devenant le Cheikh de l’Ourika, prit Zeynab pour concubine.

Peu de temps après, les Maghrawa furent à leur tour envahis par les Banu Ifren qui s’emparèrent de l’Ourika puis de Aghmat. Leur prince Laghout épousa légalement la belle Zeynab. C’est alors que le destin allait bouleverser la vie de la belle Nafzawiya.

Du fin fond de l’actuel Sahara marocain, au nord de la Mauritanie à Aoudaghoust et vers les pleines arides du Oued Addahab, apparut une secte religieuse qui s’était regroupée au sein de plusieurs campements ou Ribat, sous le commandement de Abdallah Ibn Yassine, un illuminé originaire du Souss. Les adeptes de cette secte portaient le nom d’Al Mourabitoune (Almoravides). Voyant le nombre de ses disciples en augmentation continue, Ibn Yassine se mit en tête de conquérir tout le Maghreb occidental et le Sahara, tenu par le dernier royaume Idrisside, en déliquescence. Il s’allia aux tribus Lemtouna, groupe Sanhajas du grand atlas et partit en guerre. Il finit par s’emparer de Sijilmassa en 1054. Aghmat fut attaquée à son tour en 1058 et conquise par les Almoravides. Toute la vallée de l’Ourika fut mise à sec, femmes et enfants furent réduits en esclavage, et c’est ainsi que le prince Lagout mourut au cours d’une bataille contre les Almoravides qui le pourchassaient vers le Tadla.

Capturée, Zeynab devint esclave du Harem de Aboubakr Ibn Omar, chef Lemtouna et principal adjoint d’Abdallah Ibn Yassine. C’est là que toute la science transmise par Ito la chauve se révéla à Zeynab qui réussit à conquérir le cœur, le corps et l’esprit de l’austère Aboubakr Ibn Omar. Cependant, le chef Lemtouna était un sombre guerrier doté d’un grand courage mais il était aussi avide et jaloux que l’on pouvait l’être à une époque où la fortune des hommes se faisait et se défaisait à la force du sabre et du cimeterre…Seule Zeynab sut apaiser ce chef tourmenté comme jamais aucune autre femme n’avait réussi à le faire auparavant.

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Un an après la prise d’Aghmat, les Almoravides vinrent combattre les hérétiques Berghwatas dans le Tamesna. Bien qu’ils fussent victorieux les Almoravides perdirent, leur chef spirituel Abdallah Ibn Yassine au cours de cette guerre. Il fut enterré près de Rabat, sur les bords de l’oued Korifla où son tombeau est toujours vénéré par les descendants de la tribu des Zaërs sous le nom de Sidi Abdallah Moul-L-Gâra. Aboubakr Ibn Omar fut élu à la tête des Almoravides, qui ne croyaient pas pouvoir conquérir avec autant d’aisance un immense territoire allant de la Tunisie à la Mauritanie actuelles. Mais une fois conquis, il fallait le consolider, ce qui n’allait pas être sans heurts et rébellions des tribus soumises.

L’émir Aboubakr était à Aghmât auprès de son épouse Zeynab lorsqu’un envoyé́ vint lui annoncer que le Sahara était en rébellion. Abou Bakr était un saint homme, d’une abstinence entière. Il ne supportait pas que l’on attaquât les Musulmans et que l’on fit couler leur sang injustement. Il décida donc de se rendre lui-même au Sahara pour rétablir l’ordre et faire la guerre aux infidèles du Soudan (actuel Mali). Au moment de partir, il se sépara de sa femme en lui disant : «Ô Zeynab ! Tu es un être accompli de bonté et de beauté extrêmes mais je dois te quitter et m’en aller au Sahara pour faire la guerre sainte et gagner le salut du martyr et de la grande récompense de Dieu. Tu n’es pas une faible femme et il te serait impossible de me suivre et de vivre dans ces déserts lointains. C’est pourquoi je te répudie et te rends ta liberté. Quand le terme fixé de la Idda sera passé, marie-toi avec mon cousin Youssef Ibn Tachfine, c’est un homme de bien qui saura te préserver et te protéger et il est mon lieutenant dans le Maghreb». Zeynab, devant ce sort qui semblait s’acharner sur elle, la privant à chaque fois d’une stabilité dans son foyer, se résolut à accepter malgré elle la terrible lâcheté de son époux.

S’étant ainsi séparé de Zeynab, le sombre Aboubakr sortit d’Aghmât et traversa le pays de Tedla jusqu’à Sijelmassa où il resta quelques jours pour organiser le gouvernement. Au moment de quitter cette ville, il fit venir son cousin Youssef Ibn Tachfine qu’il nomma émir du Maghreb avant de l’investir de pouvoirs absolus pour aller faire la guerre à ce qui restait des Maghrawa, des Beny Ifran et des Kabyles Zénanas. Très vite, les Cheikhs Almoravides reconnurent la souveraineté de Youssef parce qu’ils le savaient religieux, vertueux, courageux, résolu, entreprenant, austère et juste. Il entra donc au Maghreb avec le tiers de l’armée des Almoravides tandis que l’émir Aboubakr ben Omar partit avec les deux tiers de cette même armée au Sahara. Ceci eut lieu en l’an de grâce 1061 de notre ère (453 de l’hégire). Youssef Ibn Tachfine épousa Zeynab et l’émir Abou Bakr se mit en campagne pour envahir les pays du Soudan où il combattit jusqu’à l’entière soumission de cette contrée, qui était à trois mois de marche d’Aghmat…

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IL ÉTAIT UNE FOIS, ZEYNAB AL-NAFZAWIYYA, LA REINE DE MARRAKECH

Ne disposant pas d’une forte armée pour continuer les conquêtes de son cousin, Zeynab fit don à Youssef Ibn Tachfine de toute sa fortune, héritée de son défunt mari, le Prince Laghout. Ainsi, il put conquérir la plupart des villes du Maghreb en y affermissant de plus en plus, sa puissance. Une puissance qui aller commencer à inquiéter son cousin Aboubakr. Succombant à la jalousie, ce dernier annonça son retour à son cousin, avec l’intention et l’espoir de reprendre son pouvoir et sa femme. Sauf que Youssef n’entendait pas renoncer à son pouvoir ou encore à sa belle épouse. De son côté, Zeynab ne se réjouissait pas non plus à l’idée de redevenir l’épouse d’Aboubakr. Quand Youssef lui demanda conseil, il trouva chez elle une réponse toute prête : «Youssef. Ton cousin est un saint homme qui ne veut pas répandre le sang. Dès que tu le rencontreras, manque aux égards dont il était habitué à rencontrer chez toi, ne lui montre ni politesse ni modestie et reçois-le comme ton égal. En même temps, offre-lui quelques riches cadeaux. Des étoffes, des vêtements, de la nourriture et des objets utiles et curieux. Offres-en beaucoup car au Sahara tout ce qui vient d’ici est rare et précieux et cela pourrait bien lui être d’une grande utilité là-bas».

A l’approche de l’émir Aboubakr ben Omar, Youssef partit à sa rencontre et le salua du haut de sa monture. Interloqué, Aboubakr voulut esquisser une harangue réprobatrice mais se reprit en découvrant les troupes de son cousin sur les hauteurs de la proche colline. Frappé par leur grand nombre, il dit à Youssef :
– Que fais-tu donc ici, avec cette nombreuse armée ?

– Je m’en sers contre quiconque serait mal intentionné contre moi
Puis apercevant mille chameaux lourdement chargés s’approcher, il rétorqua

– Et qu’est-ce donc que cette caravane ?

– Ô Prince Aboubakr, je suis venu vers vous avec tout ce que j’ai de richesses, d’étoffes, de vêtements et de provisions pour que vous n’en manquiez pas au Sahara.

A ces mots, l’émir Aboubakr lui dit

– Ô Youssef, descends donc de cheval pour entendre mes recommandations

D’un signe de Youssef, un esclave accourut et étendit par terre tapis et coussins. Ne se quittant point des yeux, les deux chefs descendirent en cadence et s’étendirent dans ce salon improvisé. L’émir reprit,

– Ô Youssef, je t’ai donné le pouvoir et Dieu m’en tiendra compte. Crains Dieu et pense à lui dans ta conduite envers les Musulmans. Que tes bonnes œuvres me donnent la liberté en l’autre monde et te l’assurent à toi-même. Veille avec soin sur les intérêts de tes sujets car tu auras à en répondre devant Lui. Que Le Très-Haut te rende meilleur. Qu’il t’accorde son aide et te dirige dans la bonne voie et dans la justice envers ton peuple.

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Youssef remercia son cousin pour ces belles et creuses paroles, demeura étendu contemplant la nature au loin, sans dire un mot. Aboubakr comprit alors qu’il valait mieux accepter les présents de Youssef, au risque de tout perdre en cas de refus.
Après un court séjour à Aghmat, Aboubakr rédigea le document de cession du pouvoir au profit de Youssef avant de repartir définitivement vers le sud. Il continua son prosélytisme en Afrique noire jusqu’à sa mort (en 1087 à Tagant) après avoir étendu sa domination sur le Sahara jusqu’au Djebel Deheb, dans le Soudan. Et c’est ainsi que le pouvoir échut entièrement à Youssef Ibn Tachefine. Sur les conseils avisés de Zeynab, il étendit son empire de l’Atlantique à la Kabylie. De la Méditerranée au Sénégal, en passant par l’Andalousie (Séville, Grenade, Almeria, Badajoz, etc.).

En 1062, durant l’absence de son conquérant de mari parti en guerre, Zeynab établit son campement nomade au lieu-dit Marrakech. Une vallée édénique, ornée d’un côté par la neige de l’Atlas et de l’autre par le feu du désert. Au fil du temps, le campement devint une cité prospère et la capitale du Sud marocain. C’est elle qui en conçut les plans et les attributions. Elle gouverna avec sagesse et contribua fortement à l’irrésistible expansion de la ville. Zeynab fut donc l’instigatrice du choix de son emplacement, vu que cette nouvelle capitale était proche d’Aghmat et à mi chemin entre les deux principales tribus qui soutenaient son époux.

La première construction à Marrakech fut l’édification de Kasr Al Hajar (le palais de pierres) qui servait d’entrepôt d’armes et de denrées alimentaires. Il fut construit grâce aux pierres du Djebel Guiliz. Plus tard, Youssef construisit la première enceinte de la ville grâce à des ouvriers du Tafilalet et du Draa. Ces derniers étaient les seuls à avoir la parfaite maîtrise de ce type de construction en terre battue (pisé), dite technique du Tabout. La palmeraie de Marrakech n’existait pas encore et fut créée de toute pièces par les soldats de Youssef qui avaient fait venir de jeunes palmiers du sud-est marocain, toujours du Tafilalet.

La première mosquée dénommée KOUTOUBIA sera construite par les Almoravides à proximité d’un marché aux livres, d’où elle tire son nom, près de l’actuelle Jamaa l’fna qui fut l’ancien souk de Marrakech. La première Koutoubia, dont on peut observer les ruines à côté de l’actuelle mosquée, sera détruite par les Almohades, qui reconstruisirent des années plus tard, une autre mosquée, encore plus vaste, dotée du plus haut minaret du monde musulman de l’époque. Et c’est Ibn Rochd (Averroes) qui fut chargé par les Almohades de présider le conseil scientifique et technique de cette magnifique construction, mais ceci est une autre histoire…

Avant de s’éteindre en 1106, Youssef Ibn Tachfine transmet son pouvoir à son fils Ali Ben Youssef, laissant sa veuve Zeynab plongée dans son chagrin solitaire jusqu’à sa mort en 1117.

 

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