ZIRYAB OU LE PLUS GRAND INFLUENCEUR DE TOUS LES TEMPS

ZIRYAB OU LE PLUS GRAND INFLUENCEUR DE TOUS LES TEMPS

Par une froide nuit de janvier, Abu al-Hasan Ali Ibn Nafii, plus connu sous le nom de Ziryab ou de l’oiseau noir, sortit de Bagdad et galopa à bride abattue, jusqu’à Damas. C’était en l’an de grâce 820 de notre ère. Le jeune poète et musicien avait 31 ans.

Si aujourd’hui, nous mangeons des asperges, si nous commençons nos repas par une soupe et le finissons par un dessert. Si nous utilisons un dentifrice, ou si nous nous coiffons avec une frange, c’est à Ziryab que nous le devons. Il a été ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui, le plus grand influenceur de son temps.

Ziryab a régularisé les goûts, le style de vie et les bonnes manières, exerçant une profonde modification de la société médiévale européenne. La façon de s’habiller, ce qu’il fallait manger, l’art de la bienséance à table, comment socialiser, quelle musique écouter et comment danser… tout ceci a été influencé par Ziryab.

ZIRYAB OU LE PLUS GRAND INFLUENCEUR DE TOUS LES TEMPS
Selon Ibn Hayyan, dans son célèbre livre Al Moqtabass Fi Ahwal Al Andalus, Ali Ibn Nafii fut surnommé Ziryab « oiseau noir » à cause de son teint très sombre, de la clarté de sa voix et de la douceur de son caractère. «Il n’y eut jamais, ni avant lui, ni après lui, un homme de sa profession qui fut autant aimé et admiré».

Ziryab étudia la musique sous la houlette de Ishaq Al Mawsili, un célèbre musicien et chanteur à la cour royale de Bagdad qui était alors, le centre mondial de la culture, de l’art et de la science. Son souverain, Haroun Er-Rachid, succéda à son frère Al Hadi suite aux intrigues de sa mère, la terrible Khayzourane, esclave yéménite qui n’hésita pas empoisonner son propre fils pour que le règne revienne à Al Rachid. Haroun était un amoureux de la musique, et aimait inviter de nombreux chanteurs et musiciens au palais pour le divertissement de ses convives. Ishaq, en tant que musicien en chef de Haroun, forma un certain nombre d’étudiants dans les arts musicaux, parmi eux Ziryab, doué d’une bonne oreille et qui connaissait par cœur des centaines de chansons. Ishaq dit au calife «J’ai entendu de belles choses à propos de Ziryab, quelques mélodies claires et émotionnelles, particulièrement parmi mes propres interprétations, les plus complexes. Je lui ai enseigné ces chansons parce que je l’ai considéré à la hauteur de son doigté “.

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Ziryab fut donc convoqué au Palais et chanta pour Haroun Er-Rachid. Lorsque le Calife lui adressa la parole, Ziryab répondit de manière distinguée et avec beaucoup de grâce. Surpris par son éloquence, Haroun lui demanda d’où il tenait tout ce savoir. Ziryab répondit «Je peux chanter des chansons que les autres chanteurs connaissent, cependant mon répertoire est également constitué de chansons qu’il ne convient d’interpréter que devant l’oreille d’un Calife, comme votre Majesté. Si Votre Majesté me le permet, je vais chanter pour vous ce qu’aucune oreille humaine n’a jamais entendu auparavant. ”

Intrigué, Haroun ordonna à Ziryab de jouer. Le jeune homme commença une chanson qu’il avait lui-même composée. Très impressionné, le calife se tourna vers Al-Mawsuli et dit «Si je pensais que vous m’aviez caché les capacités extraordinaires de ce jeune homme, je vous aurais puni de ne pas m’avoir parlé de lui. Poursuivez son instruction jusqu’à ce qu’elle soit terminée. J’aimerais contribuer à son instruction”. Ziryab qui, visiblement avait dissimulé son talent à son professeur, provoqua en lui une terrible colère. Se sentant trompé et humilié par son disciple, il dit à Ziryab qu’il était jaloux de ses compétences et qu’il craignait que l’élève ne surpasse le maître dans les faveurs du Calife :

ZIRYAB OU LE PLUS GRAND INFLUENCEUR DE TOUS LES TEMPS
ZIRYAB OU LE PLUS GRAND INFLUENCEUR DE TOUS LES TEMPS

“Je ne pourrai pardonner cela à aucun homme, pas même à mon propre fils. Si je n’avais pas encore un tant soit peu d’affection pour toi, je n’hésiterai pas à te tuer, qu’elles qu’en soient les conséquences. Soit tu quittes Bagdad ce soir, tu t’installes loin d’ici et tu jures que je n’entendrai plus jamais parle de toi et si tu es d’accord, je te donnerai assez d’argent pour répondre à tes besoins. En revanche, si tu choisis de rester, je te préviens, que je risquerai ma vie et tout ce que je possède pour t’écraser. Fais ton choix ! ». Ziryab n’hésita pas. Il prit l’argent et quitta la capitale abbasside.

Quelque temps après, Haroun Er-Rachid demanda à voir Ziryab. Ishaq dut expliquer l’absence de son disciple « Croyez-moi Seigneur, le jeune Ziryab est possédé. Il est sujet à des accès de frénésie qui sont horribles à voir. Il croit que les djinns lui parlent et inspirent sa musique. C’est un être maléfique et hargneux. Il croit que son talent est inégalé dans ce bas monde. J’ignore où il se trouve maintenant mais soyez heureux, Votre Majesté, qu’il soit parti». En effet, Ziryab et sa famille fuirent Bagdad pour l’Égypte et traversèrent l’Afrique du Nord jusqu’à Kairouan, dans l’actuelle Tunisie. Mais il n’avait nullement l’intention d’y rester parce que ses yeux étaient rivés sur l’Espagne.

Sous les Omeyyades, Cordoue était en train de devenir un joyau culturel rivalisant avec Bagdad et c’est tout naturellement que Ziryab pensa que la ville pouvait être propice à ses talents artistiques. Il envoya une lettre à Al Hakam, souverain de l’émirat d’Al-Andalus, dans laquelle il lui offrait ses compétences musicales. Ravi à la perspective d’avoir un musicien de Bagdad, Al Hakam l’invita à sa cour. Ziryab et sa famille firent leurs bagages et se dirigèrent par vers le détroit de Gibraltar où ils embarquèrent à Kasr Al Majaz, près de Tanger, sur un navire en partance pour Algésiras.

Lorsque Ziryab arriva en Espagne en l’an 822, il fut choqué d’apprendre que son hôte était mort. Dévasté et par tant d’infortune, le jeune musicien voulut retourner en Afrique du Nord. Mais grâce à la recommandation de Abu Al-Nasr Mansur, un musicien juif de la cour royale de Cordoue, Abd Er-Rahman II, fils d’Al Hakam, lui renouvela l’invitation faite par son défunt père. Ce dernier fit une offre attrayante à Ziryab : il recevrait un salaire de 200 pièces d’or par mois, un supplément de 500 pièces d’or pendant l’été, 1000 lors du nouvel an et à chacune des deux fêtes islamiques. Il lui sera donné 200 boisseaux d’orge ainsi que 100 boisseaux de blé chaque année. Il recevrait un palais à Cordoue ainsi que plusieurs villas avec des terres agricoles dans les campagnes environnantes. Du jour au lendemain, il devint un membre prospère de l’Espagne islamique. En recrutant le jeune musicien, Abd Er-Rahman II avait pour objectif d’importer la culture et le raffinement de Bagdad dans l’ouest sauvage du monde arabe, cette ancienne terre gothique des barbares wisigoths. D’autant qu’à cette époque, le royaume de référence était sans contexte celui la dynastie Abbassides à Bagdad. ZIRYAB OU LE PLUS GRAND INFLUENCEUR DE TOUS LES TEMPS

Quand Abd Er-Rahman II fit cette offre a Ziryab, il ignorait la virtuosité du jeune musicien et lorsqu’il entendit sa voix, les contemporains dirent que le souverain était si captivé qu’il ne voulut plus jamais écouter un autre chanteur. Dès lors, Abd Er-Rahman II et Ziryab devinrent confidents. Ils passaient beaucoup de temps à discuter de poésie, d’histoire des arts et de sciences. Ziryab servit le souverain Omeyyade comme une sorte de ministre de la culture pour le royaume d’Al Andalus. Un de ses premiers projets fut de fonder une école de musique qui ouvrit ses portes non seulement aux talentueux fils et filles des classes supérieures, mais aussi aux artistes des classes inférieures.

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Ziryab, à l’origine de la musique andalouse

Contrairement à la rigidité des conservatoires de Bagdad, l’école de Ziryab encourageait l’expérimentation de nouveaux styles musicaux et la pratique de divers instruments. Il créa les règles régissant l’exécution des Nouba, qui existe encore dans la musique classique d’Afrique du Nord. Plus connue sous le nom Maluf en Libye, en Tunisie et en Algérie orientale, elle est ce que nous appelons aujourd’hui au Maroc, la musique andalouse. Zyriab créa 24 Noubas, une pour chaque heure de la journée, comme les ragas classiques de l’Inde.

L’ajout d’une cinquième paire de cordes au luth a donné à l’instrument une plus grande délicatesse d’expression et une plus grande portée. Le luth médiéval avec sa série de 4 cordes était considéré comme correspondant aux quatre humeurs du corps. La première paire était jaune, symbolisant la bile, la seconde était rouge, symbolisant le sang. Le blanc était associé au flegme, et la quatrième paire, la basse, était noire. Symbole de mélancolie.

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Plus d’une corde à son luth

L’histoire raconte que Ziryab donna une âme au luth en ajoutant une autre paire de cordes entre la deuxième et la troisième ligne. Il accrut la sensibilité de l’instrument remplaçant le traditionnel onglet bois en jouant par une griffe d’aigle, ou plus souple encore, une plume d’oie. Cette innovation se répandit rapidement, si bien qu’aucun musicien qualifié de Cordoue n’envisageait de gratter les cordes de son luth avec du bois.

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Ziryab révolutionna aussi les arts de la table

Avant Ziryab, la cuisine espagnole était une affaire simple, voire brute, héritée des Wisigoths, qui succédèrent aux Vandales. Dans les coutumes locales, les plats étaient entassés ensemble, consommés au même moment, sur des tables en bois. Les manières et la tenue de table étaient inexistantes. Pourtant, un large éventail d’aliments était disponible à Al-Andalus : viandes, poissons, volailles, légumes, fromages, soupes et sucreries. Ziryab les combina pour en faire des recettes imaginatives, dont la plupart s’inspiraient de Bagdad. Parmi ces innovations, on découvrira les boulettes de viande ou encore ces petites pièces triangulaires de pâte, frites de dans l’huile de coriandre, connues sous le nom de Taqliyat Ziryab.

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Il ravit les papilles des convives de la cour en faisant d’une mauvaise herbe de printemps, humblement appelée asperge, un légume de dîner. Il conçut également un certain nombre de délicieux desserts, dont cet inoubliable cocktail de noisette et de miel qui est servi jusqu’à ce jour dans la ville de Saragosse.

From Soup to nuts

Avec la bénédiction de l’émir, Ziryab décréta que les dîners seraient désormais servis avec pour commencement, soupes ou bouillons. S’ensuivront poisson, volaille ou viande avant de conclure par des fruits, desserts sucrés et bols de pistaches et autres noix. Ce style de présentation, jamais vu auparavant, pas même à Bagdad ou à Damas, gagna progressivement en popularité et se répandit dans les classes supérieures dirigeantes, puis chez les riches marchands et enfin, chez les chrétiens, juifs, ainsi que dans la paysannerie. Cette coutume gagna toute l’Europe, d’où l’expression anglaise from soup to nuts.

Ziryab enseigna aux artisans locaux comment revêtir les tables à manger de cuir. Il remplaça les lourds gobelets en or et argent  par du cristal délicat et finement ciselé, dessina les cuillères à soupe en bois en un modèle beaucoup plus léger, porta son attention sur les soins du corps et de la mode, inventa le dentifrice et popularisa le rasage pour hommes.

Avant Ziryab, la royauté et la noblesse nettoyaient leurs vêtements avec de l’eau de rose. Il améliora le processus de nettoyage en introduisant l’utilisation du sel. Pour les femmes, Ziryab ouvrit un salon de beauté et une école de cosmétologie non loin du palais de de l’Alcazar.

Il créa des coiffures audacieuses pour l’époque. Les femmes d’Espagne portaient traditionnellement leurs cheveux séparés au milieu, couvrant leurs oreilles, avec une longue tresse dans le dos. Ziryab introduisit une coiffure plus courte, avec une frange sur le front, laissant entrevoir les oreilles. Il a enseigné le façonnage des sourcils et l’utilisation de produits dépilatoires. Il introduisit de nouveaux parfums et cosmétiques.

Certains conseils de mode de Ziryab étaient inspirés par l’élite sociale des cercles de Bagdad. Il décréta le premier calendrier de saison de la mode en Espagne. Au printemps, hommes et femmes devaient porter des couleurs vives. Il introduisit des vêtements en soie colorée pour compléter les tissus traditionnels (lin, toile et coton). Lorsque la température descendait, il recommanda de longues capes doublées de fourrure, qui firent fureur à Al-Andalus. Ziryab facilita l’arrivée des astrologues de l’Inde et des médecins juifs d’Afrique du Nord et d’Irak. Il encouragea le développement du savoir en astronomie. Il fit venir des indiens, qui étaient de bons joueurs d’échec afin d’enseigner ce jeu aux membres de la cour royale. C’est à partir de là que ce jeu se répandit dans toute la péninsule ibérique et le reste de l’Europe.

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Quand Abd Er-Rahman II mourut vers 852, on dit que Ziryab succomba cinq ans plus tard. Ses enfants maintinrent en vie ses inventions musicales et assurèrent leur transmission dans toute l’Europe. Chacun de ses huit fils et deux filles ont poursuivi une carrière musicale, mais avec des fortunes diverses. Le chanteur le plus populaire était Ubayd Ziryab Allah mais son frère Qasim était reconnu pour avoir une meilleure voix. Les filles de Ziryab étaient également des musiciennes talentueuses. La meilleure artiste était Hamduna, dont la renommée se traduisit par son mariage avec le vizir du royaume. Quant au meilleur professeur, c’était Ulaiya sa plus jeune fille.

Après Ziryab…

Lorsque Abd Er-Rahman II et Ziryab quittèrent la scène, Cordoue était en train de s’affirmer comme une capitale culturelle et siège de l’érudition. Au moment où Abd Er-Rahman III pris le pouvoir en 912, la ville de Cordoue était devenue le centre intellectuel de l’Europe. Il n’y avait rien de semblable, à cette époque, dans le reste de l’Europe. Les meilleurs esprits de ce continent regardaient vers l’Espagne.

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Pendant que le premier millénaire tirait à sa fin, les étudiants d’Europe affluèrent tous à Cordoue pour apprendre les sciences, la médecine, la philosophie. Ils purent profiter de la grande bibliothèque municipale dotée de plus de 600.000 volumes. De retour dans leur pays d’origine et au delà des connaissances acquises, ils apportèrent avec eux les nouvelles tendances artistiques, musicales, culinaires, etc. L’Europe s’est donc retrouvée inondée par ces nouvelles coutumes, instaurées par Ziryab.

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